#Interview G4E. Serge Dubeau, médecin mythique des Girondins : « Il faut que les Girondins de Bordeaux se redressent »

Docteur aux Girondins de Bordeaux entre 1990 et 2015, Serge Dubeau a connu différentes générations, la deuxième division, la Ligue des Champions… et le titre de 1999. L’homme, toujours gentil et un brin nostalgique, a accordé une interview à Girondins4Ever. Confidences.

 

 

Bonjour Docteur Dubeau, pour commencer, comment allez-vous ?

Bien, bien. Enfin, bien, cela n’a pas été facile après être parti des Girondins… Oui ça va bien, oui, je vais bien. Je fais mon métier comme tous les médecins, avec des hauts et des bas, mais oui, tout va bien.

 

Depuis votre départ du club, en 2015, quel a été votre chemin ?

Reprendre mon cabinet, que j’avais toujours gardé. Refaire un métier de médecin, sans ce côté de médecin du sport, où l’on est tous les week-ends à droite, à gauche, avec des joueurs, avec mélancolie, quand même. C’est un peu plus sédentaire, et, moi, la sédentarité, ce n’est pas trop mon truc. On s’habitude à tout…

 

Pour mettre les choses sur la table une bonne fois pour toute, comment, pour quelles raisons, êtes-vous parti des Girondins de Bordeaux ? 

Parce que Monsieur Sagnol avait décidé de faire venir le médecin avec qui il avait déjà travaillé. Tout simplement.

 

Est-ce que l’on vous a déjà proposé de revenir au club après le départ de Willy Sagnol ? 

Officiellement, non.

 

Si on vous le proposait -officiellement- accepteriez-vous ?

Oui, bien sûr. Vous savez, 25 ans, c’est une vie professionnelle presque. Et je ne parle pas spécialement du haut niveau. Du centre de formation, des gamins, et c’était mon rêve de faire ce métier-là, quand j’étais jeune. J’ai toujours été aux Girondins de Bordeaux, avec mon grand-père, mon père… J’ai pu, étudiant, avoir un abonnement virage sud, dans la pente du vélodrome, qu’il y avait encore. C’était mon truc et, je me disais, « qu’est ce que j’aimerais être sur le banc ». Et puis l’histoire a fait que… À la campagne, je n’avais pas de connaissance particulière. Puis les rencontres font que, étant médecin, j’avais rencontré Jean-Pierre Hourcade, qui était le vice-président et trésorier des Girondins de Bordeaux époque Claude Bez, et j’étais le médecin qui s’occupait de lui quand il était hospitalisé. Cela s’est bien passé tous les deux, et puis, en discutant… Je voulais faire ma thèse, soit sur la musique, soit sur la traumatologie du sport, et notamment, sur le football. Et en particulier, sur les Girondins de Bordeaux. Et en discutant, comme ça, car je n’avais pas encore fait ma thèse à l’époque, il me dit « Docteur, si vous voulez venir, aux Girondins, je vous présente Claude Bez et Didier Couecou ». Cela s’est fait comme ça. Après, on est tombé en deuxième division, il a fallu aider les Girondins, s’occuper du stade, au niveau de la sécurité des spectateurs, alors j’ai fait ça. J’ai fait ça pendant 10 ans bénévolement, quand même. J’étais, en même temps, médecin du centre de formation, et avec les pros, également. Voilà comment cela s’est passé. Forcément, on s’attache. Ce n’était pas une affaire d’argent… J’avais des vacations, je me débrouillais. Je réalisais LE rêve. Pas d’être sur le banc des pros spécialement, mais d’être avec des jeunes. Voir François Grenet, petit… Toute cette petite bande de joueurs ! Pour moi, c’était un plaisir fou. Et aider le club qui était mon club, ma ville, etc. C’est quand même une passion, car je dis souvent « Il faut être passionné ». Pas spécialement mercenaire, mais il faut être passionné. Moi je le vois comme ça. Cela a été d’autant plus dur de partir de cette façon-là. Vous savez, je m’attendais d’un jour à l’autre qu’un entraîneur arrive avec son staff complet, avec un préparateur physique, des adjoints… et que tout le monde dégage. Je me disais qu’un jour ou l’autre qu’un gars allait arriver avec son médecin puis me dirait « Toi, on te demande de partir ». Vous êtes forcément déçu, c’est forcément un gros choc, quand on te dit « Au 31 décembre, Serge, il faut que tu sois parti ».

 

 

Comment vit-on la situation actuelle des Girondins de Bordeaux quand on a passé 25 ans dans le staff ?

Difficile à dire. Difficile à dire car, quand vous n’êtes plus partie prenante, c’est compliqué. Partie prenante, oui, bien sûr. Quand vous faîtes partie du staff, vous faîtes en sorte que tout se passe bien, que les joueurs soient en forme, qu’ils aient une bonne santé, qu’ils soient au top, pour que tout le reste fonctionne bien aussi. Ce n’est pas l’essentiel quand même. Le médical, ce n’est pas l’essentiel d’un club de foot. On participe, on parle. Mon téléphone était branché 24h/24. On pouvait m’appeler dans la nuit, le week-end, quand je ne travaillais pas. Les joueurs pouvaient m’appeler, je leur avais dit d’ailleurs que mon téléphone était tout le temps à côté, qu’ils pouvaient m’appeler quand ils voulaient. C’est un investissement personnel. Forcément, quand vous perdez ça, c’est difficile de juger. Ce sont des copains à moi qui sont médecins en ce moment, deux médecins que j’avais fait venir pour le centre de formation. Quand Brochet, le médecin de Sagnol est parti, c’était un peu compliqué, mais ils ont réussi à y rester, mes copains. Mais après, si vous voulez, je le vois un peu comme vous. La situation, les matchs, la conjoncture actuelle, ou passée, car maintenant j’espère qu’elle va être bien. C’est difficile de juger, ou alors, je vais avoir un jugement pas très objectif. Si c’est pour avoir de la rancœur parce que je suis parti, des regrets, de la nostalgie, je ne suis pas objectif. Ce qui est objectif, c’est qu’aujourd’hui, effectivement, il faut que les Girondins de Bordeaux se redressent, que tout se passe mieux pour tout le monde, avec ou sans Dubeau, peu importe. On mérite mieux. On mérite mieux que toutes ces années, mais ce n’est pas récent. C’est sûrement très compliqué de gérer un club ! Mais je vous dis, moi, je ne me suis jamais occupé de quoi que ce soit en dehors de ce qui était médical. Pourquoi c’est compliqué ? J’ai des idées, mais elles sont comme les vôtres. Ni plus ni moins.

 

Des idées de supporter…

Oui, de supporter. Puis de gens qui aiment bien les Girondins de Bordeaux, qui aimeraient qu’on soit mieux classé, qu’on ait toujours la notoriété qu’on avait, et que, j’espère, l’on va retrouver bientôt. Puis j’évite parce que, ce n’est pas très bon, de commencer à se demander « Oui, mais quand j’y étais, j’ai vu… je n’ai pas vu… j’ai si… j’ai là… ». Moi ce que je leur souhaite aux Girondins, et surtout depuis que Ricardo est revenu, je leur souhaite tout ce qu’il y a de meilleur. Avec ou sans investisseurs américains, peu importe. Je ne crois pas que l’on soit là pour se demander qui est Monsieur DaGrosa, ou pas. L’essentiel, c’est que cela fonctionne.

 

Malgré les qualités humaines et sportives de Ricardo, pensez-vous qu’il a les moyens, qualitatifs et quantitatifs de jouer à fond l’Europa League et la Ligue 1 ? 

Franchement, je ne sais pas. Je ne connais pas les joueurs, à part Jaro Plasil, je ne connais pas les joueurs. Si je suis un peu comme tout le monde, on va avoir des doutes. Connaissant un peu Ricardo, Patrick Colleter, Éric Bédouet, quand on les lâche, ils font du travail ces gens-là. Ils travaillent bien. C’est une autre façon, aujourd’hui, de voir le club, l’équipe qu’ils ont. Moi j’ai vachement d’espoir aujourd’hui. Avec Ricardo, je pense qu’il y aura effectivement une stabilité qui va arriver, du charisme, une discussion, des échanges, et du travail. Je le vois comme ça mais après, vous savez, c’est compliqué le foot. Vous dîtes « c’est génial » et puis 6 mois après, c’est une catastrophe. C’est le sport…

 

Quel est votre avis sur « les années M6 », vous qui avez connu leur prise de fonction ? 

Franchement, je crois qu’on a eu de la chance quand même, d’avoir des gens comme M6. Après, on peut tout dire, on peut dire qu’ils n’ont peut-être pas mis le paquet. Moi je crois qu’ils ont fait ce qui était raisonnable, à mon avis, de faire. Est-ce que « raisonnable », ça suffit pour être un grand club ? Je ne sais pas. Est-ce qu’il faut être fou pour acheter un club de foot ? Il faut un petit grain de folie mais bon, quand on est entrepreneur ou quand on a une entreprise comme M6, il y a quand même des gens qui sont relativement raisonnables. Les supporters, on aurait aimé qu’ils fassent venir de grands joueurs, les meilleurs joueurs du monde. Ronaldo et compagnie, Messi… Ce n’était pas faisable, ce n’était pas réalisable. Il faut être raisonnable. Il faut donc fonctionner, à mon avis, d’une autre façon. Avec des gens raisonnables, des gens qui font le travail. Et le petit souci, peut-être, c’est qu’il faut essayer de travailler sur le long terme. Pas avec des entraîneurs qui restent 2 ans ou 3 ans puis s’en vont. Je ne crois pas que l’avenir d’un club de foot soit de garder des entraîneurs très peu de temps. Moi, je ne pense pas.

 

Comme avec Leonardo Jardim à Monaco, qui fait un travail incroyable chaque année, malgré les éléments qu’il perd.

Oui voilà, vous rejoignez ce que je dis. Je crois que dans la durée, quand on peut avoir un staff, avec des gens qui travaillent, comme Patrick Battiston, qui font attention aux jeunes, qui regardent un petit peu ce qu’il se passe chez les jeunes, l’avenir du club, etc… et avec une certaine continuité, dans le travail… Ce sera compliqué d’être premier, devant le PSG… Forcément, quand vous achetez les meilleurs joueurs du monde, ça devient plus compliqué. Je ne sais pas ce que pensent les supporters mais, je ne sais pas si c’est bien d’être un coup 5ème, un coup 12ème, un coup 15ème, un coup 5ème, un coup 8ème… Je crois que ce serait bien d’être entre 3 et 6, par exemple, mais dans la continuité. Si tout le monde prend plaisir dans le travail, les supporters, ça leur ferait plaisir que l’on soit européen pratiquement systématiquement, que de faire le yoyo comme ça. Être très juste à la fin de l’année, de se demander si on va passer, pas passer, être européen, pas européen… L’an dernier, quand ils ont été qualifiés, on aurait dit qu’ils avaient gagné la Coupe du Monde ! Ce n’était quand même qu’une pré qualif’, mais ça aurait pu être pire oui… Moi je préfère un club qui reste -comme cela l’a été pendant des années- bien classé, même si on n’était pas premiers, que de faire le yoyo comme ça, je trouve que c’est très désagréable. Si j’étais spectateur, je trouverais ça très désagréable. On peut parler de la qualité du jeu, que ce n’est pas champagne, mais en attendant, nous avons un club qui fonctionne pas mal, qui est européen tous les ans, qui a un peu plus d’argent, qui est un petit peu plus connu. Tous les joueurs ont envie de venir finalement. À Bordeaux, on pense toujours que les joueurs sont des mercenaires mais ils ne sont pas tous mercenaires, certains ont envie d’une certaine stabilité, d’avoir du bon travail, d’être bien classé tous les ans. C’est un choix. Si on joue au poker, parfois on gagne, parfois on perd. Mais je ne suis pas un joueur de poker !

 

 

Yoann Gourcuff, qui a connu ses plus belles heures sous le maillot bordelais, a connu des dizaines de blessures depuis son départ de Gironde. Lui, qui était rarement blessé à Bordeaux. Quel regard avez-vous sur cela ?

Je le connais bien. Je m’en suis occupé quand il était là. C’est un gentil garçon, et c’est là qu’on voit une fois de plus, que lorsque l’on ne fait pas suffisamment attention, qu’on ne prête pas assez attention à des joueurs, comme Yoann, ou comme tant d’autres… Ils sont jeunes ces joueurs. Ce sont quand même des jeunes gens, ils ont de la pression finalement, quoi qu’on en dise. Ils ont peur le soir quand ils sortent, parfois. D’autres n’ont pas peur du tout. Et si on ne les entoure pas comme il faut… Il y a des gens qui ont besoin d’être entourés. Qui ont besoin d’être aidés, qui ont besoin d’être écoutés. À mon avis, chez Yo, c’est ce qui a été peut-être compliqué, en partant de Bordeaux à Lyon, d’avoir un peu moins d’écoute. Ce garçon, qui est charmant, un peu atypique d’ailleurs dans le milieu du football. Moi je l’explique comme ça. Si vous ne prenez pas un petit peu de temps pour les écouter, que ce soit le médecin, le kiné, le préparateur physique, il faut aussi les écouter, c’est comme ça. Si vous ne les écoutez pas, si vous lui dîtes « c’est bon, ta cheville, c’est bon », s’il a un autre petit souci, ça fait plaisir d’en parler. Sa famille, ce sont des gens qui sont à l’écoute. Monsieur Gourcuff, Madame Gourcuff, sa mère est médecin. Mais les autres, quand ils sont partis de leur cité ou de leur bled, si par moment ils sont en difficulté, et que vous ne les écoutez pas, ce n’est pas la cheville qui fait mal, c’est ailleurs qu’il y a un petit souci. Avec Ricardo, à l’époque, on avait fait venir un copain psychiatre, pour travailler sur la relaxation, sur la préparation à l’épreuve. C’était génial. Et ils en ont besoin. Si on ne veut pas travailler comme ça, et qu’on ne veut travailler que sur le moment, sur les résultats, sur 1 an ou 2 ans, ce n’est pas la peine de se casser la tête. Ça va, ça va. Ça va pas, tu t’en vas et puis voilà. Ce n’est pas mon tempérament.

 

Si vous deviez citer des joueurs qui vous ont marqué plus que les autres durant toutes ces années, qui retiendrez-vous ?

Forcément Zidane ! C’est un garçon qui avait, tout jeune déjà, quand il est arrivé, des qualités et beaucoup de respect. Evidemment un grand joueur. Quand il est arrivé, ce n’était pas un grand joueur. C’est quelqu’un de bien, qui l’est resté. Christophe Dugarry, quoi qu’on en dise, charmant. François Grenet… Il y en a des tas… Quand je commence, je n’en finis plus. C’est tous mes potes quoi ! Aujourd’hui, avec beaucoup de recul… Je n’ai aucun mauvais souvenir, avec tous ces joueurs. Je les défends toujours. D’ailleurs, dans ma salle d’attente, j’ai fait un article il y a quelques années, du temps de Ricardo, je dis « il faut d’abord aimer les joueurs de foot pour faire ce métier ». Ils avaient bien sûr des mauvais côtés, ils sont coquins… Mais je n’ai jamais eu de joueur de foot qui m’ait manqué de respect, qui ait été désagréable, qui s’est mal conduit… Jamais ! Je n’ai jamais vu ça.

 

Quelle est votre plus belle anecdote en tant que médecin des Girondins ? 

Il y en a… Je suis en train de penser à un truc, puis j’en ai une autre qui vient, puis une autre qui vient… J’ai des anecdotes privées, avec des joueurs… Je n’ai pratiquement que des bons moments. Ce n’est pas facile. Je ne peux pas avoir 24 heures pour réfléchir ? (rires) Une fois de plus, c’est rigolo, mais c’est avec Ricardo. On gagne la coupe de la Ligue, avec Henrique qui marque. J’avais mon fiston qui était au Stade de France, et on est parti sur les Champs-Élysées après le match. Une ambiance sympa dans le bus, il y avait le staff, et j’avais mon fils qui était là. Il y avait la coupe posée sur le tableau de bord du bus. On a remonté les Champ-Élysées en sens interdit. Et quand j’ai vu la tête de mon fils… Il connaissait Ricardo, car on se voyait un peu en dehors… Quand j’ai vu les yeux de mon fils, avec la victoire au Stade de France, « We are the champions », la fête, puis de partir comme ça sur les Champs-Élysées en sens interdit… Je me rappelle que mon fils n’en revenait pas ! J’ai passé un super moment. Superbe. Mais bon, il y en a des tas d’autres. Mais ce fut un bon moment parce que j’avais mon fils qui était avec moi ! Il était petit mais c’était un super moment.

 

Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

D’être en bonne santé ! Et mes proches avec. Et vous aussi surtout ! Et que les Girondins de Bordeaux brillent. Il faut les aider ! Et aider mon copain Ricardo. Il le mérite, soyez derrière lui. Moi je vous souhaite de rencontrer des gens comme ça dans votre vie.