InterviewG4E. Philippe Fargeon : « Lille, c’est comme Bordeaux, il y a un stade, un public, un maillot, une région… Mais pour y arriver, il faut que les joueurs retrouvent l’amour du terrain et du club »

Philippe Fargeon

Les résultats ne sont pas là depuis de nombreux matches, mais il se passe beaucoup de choses aux Girondins de Bordeaux. Pour Girondins4Ever, Philippe Fargeon a accepté de revenir sur tous les derniers sujets d’actualité du club au scapulaire, sans langue de bois comme d’habitude, et avec la plus grande sincérité et objectivité possible. Un grand merci à Philippe une nouvelle fois, et bonne lecture à toutes et tous. Interview.

La fin de saison approche et les Girondins ont enchaîné cinq défaites consécutives depuis la victoire contre l’OM, malgré le fait que Paulo Sousa continue de travailler. Mais cet enchaînement de matches sans victoire peut être difficile à accepter pour les supporters. Qu’en pensez-vous ?

C’est normal, on n’aime pas que son équipe perde, c’est logique. C’est une des plus mauvaises séries depuis très longtemps, dont effectivement quand on est supporters, on n’apprécie pas forcément. Après, il y a deux facteurs importants. Le premier, c’est d’abord qu’on ait gagné contre Marseille. Je pense que les supporters préfèrent qu’on ait gagné contre Marseille et qu’on ait perdu cinq fois de suite que le contraire. Et la deuxième, c’est que même si mathématiquement ce n’est pas tout à fait ça, on a la chance de pouvoir préparer la saison prochaine en testant des joueurs à des postes différents, en essayant de trouver des automatismes entre joueurs. Après, cette saison était condamnée depuis un certain temps, donc qu’on termine 16ème ou 14ème, il n’y a pas grande différence. L’importance c’est que le travail qui est en train de se réaliser aujourd’hui puisse permettre de préparer une équipe compétitive pour la saison prochaine.

 

Le fait que le maintien ne soit toujours pas acquis mathématiquement, même s’il faudrait un gros concours de circonstance en défaveur des Girondins, cela ne vous effraie pas plus que ça ?

Comme on dit, tant que mathématiquement ils ne sont pas sauvés, on ne peut pas le dire qu’ils le sont, car oui un concours de circonstance peut toujours arriver. Après, je ne pense pas que ce soit un stress plus que ça. De toute façon, ça risque de se décanter cette semaine, sachant qu’il y a quand même des équipes qui sont derrière qui se rencontrent aussi. Donc automatiquement, il y a des équipes qui vont perdre des points. Effectivement, il faudrait vraiment un très grand concours de circonstances. Mais le plus important serait de retrouver la victoire et de pouvoir se faire plaisir et au-delà de ça, une fois maintenus, de préparer la saison prochaine.

 

Paulo Sousa et Yassine Benrahou

 

Paulo Sousa semble faire un vrai audit de son effectif en cette fin de saison : il teste les jeunes et met à l’écart d’autres joueurs, des joueurs sur qui ne semble pas compter. C’est votre impression aussi ?

En règle générale, c’est ça, oui. Après il y a deux solutions, soit on met les mêmes joueurs, soit on fait jouer les autres : on ne peut mettre que 11 joueurs sur le terrain. Il sait ce qu’il fait, c’est aussi en fonction de l’entraînement, de la matière qu’il veut travailler, basé sur les ressentis qu’il peut avoir avec les joueurs. Parce que quand vous êtes entraîneur, vous allez dans une équipe avec des joueurs que vous n’avez pas choisi, automatiquement, vous allez les tester. Et là, il a justement la possibilité de les tester pendant quasiment trois mois. Ça lui permet de voir comment ils réagissent, voir quels apports ils peuvent amener à ce club et surtout quelles ententes ils peuvent avoir avec les autres joueurs et le staff technique. Il faut que l’entraîneur le sente, il faut bien s’entraîner, et qu’il sente que ce que peuvent montrer ses joueurs peut être intéressant.

 

Le groupe va beaucoup évoluer durant cet été. Jaroslav Plasil arrête, d’autres vont repartir dans leurs clubs (Karamoh, Cornelius, Palencia) ou sont en fin de contrat (Lewczuk). Il va falloir faire un gros effort au niveau du recrutement.

Déjà, avant de faire le marché, je pense qu’il y a des situations à clarifier sur un certain nombre de postes. C’est vrai qu’il y a des joueurs qui sont en fin de prêts, d’autres en fin de contrat, il y a en effet un gros chamboulement à réaliser. Effectivement, d’avoir de nouveaux joueurs certes mais vous savez il y a un quota maximum de joueurs professionnels dans un club, il faut donc faire travailler tous ceux qui sont susceptibles de revenir et il y a ceux qui n’intéressent pas forcément le club… voilà ce qu’il va d’abord devoir faire.

 

Il y aurait des profils de joueurs que vous souhaiteriez voir arriver aux Girondins ?

Après c’est aussi une question de finances aujourd’hui, on ne connaît pas vraiment le budget alloué par le club pour pouvoir recruter, ça dépend du nombre de départs, etc. Je pense que ce qui pourrait être intéressant pour un club comme les Girondins de Bordeaux, c’est de pouvoir faire avec des jeunes effectivement et surtout de les garder plus d’un an. Les garder 5-6 ans comme certains clubs le font. Ne pas céder aux chants des sirènes et les faire partir à partir du moment ils ont fait cinq matches en pro, mais peut-être les garder pour avoir un collectif plus important. Après, cela fait des années qu’on a mis en place un système de jeu sans numéro 10. On a quand même eu des numéros 10 à Bordeaux qui ont été intéressants. Même si ce n’est pas le jeu habituel que l’on propose avec un vrai 10, le fait qu’on n’en ait pas ne donne pas la possibilité de modifier son système de jeu. Donc il nous faudrait ça. Et puis aussi des latéraux qui montent, car on a toujours eu des latéraux qui montent haut aux Girondins. Il faut donc pérenniser et perdurer dans cette optique.

 

Chose assez rare à Bordeaux : nous avons anticipé le mercato avec la venue de Mexer. Qu’est-ce que cela vous inspire, et que pensez-vous de cette recrue ?

C’est quelqu’un de solide donc ça peut être intéressant. Mais les recrues sont intéressantes à partir des opportunités que l’on peut avoir. On a des profils dont on a besoin et que le club n’a peut-être pas pour l’instant. Mais il y a aussi le fait qu’on a un certain nombre de joueurs qui sont prêtés et que l’entraîneur ne connaît pas. Evidemment, je pense que son staff a visionné tous ces joueurs-là, mais aujourd’hui les personnes que l’on veut recruter en urgence, c’est parce qu’on sait qu’on n’a pas le profil correspondant chez les jeunes ou dans les joueurs prêtés ou susceptibles de revenir.

 

Benoit Costil

 

Dans le projet du club, il y a aussi surtout le capitaine, Benoit Costil, qui a mis les points sur les i en assurant qu’il en fera partie la saison prochaine malgré les sollicitations. C’est tout de même un excellent point de départ pour l’avenir.

Oui c’est sûr ! On a toujours eu des grands gardiens qui ont joué aux Girondins. D’avoir eu la certitude que Benoit reste c’est bien, après il faut voir ce que le coach veut faire avec. Il a fait une bonne saison, mais d’autres gardiens prêtés par les Girondins ont fait aussi une bonne saison. Donc après il y a un choix à faire et c’est l’entraîneur qui le fera. Le poste de gardien, capitaine de surcroît, c’est un profil que l’entraîneur a besoin et il doit pouvoir compter sur lui à 200%. Et si l’entraîneur sent qu’il peut compter sur lui à 200%, Benoit Costil fera encore les beaux jours des Girondins.

 

Jaroslav Plasil arrête sa carrière professionnelle aux Girondins et a une offre pour intégrer le staff de Paulo Sousa. Que pensez-vous de sa carrière de façon générale et cette opportunité de reconversion ?

Je pense que quand on fait une carrière comme celle qu’il a faite, on ne peut que lui tirer un grand coup de chapeau. Il arrivait à Bordeaux, il a eu une période un peu plus délicate, il est parti et revenu derrière. Il a toujours été présent, c’est quelqu’un qui a toujours été un exemple sur le terrain, qui s’est battu jusqu’à n’en plus pouvoir. Il a encore de beaux restes. Que le club lui propose de rester c’est légitime. Il y a des joueurs caractéristiques comme lui qui ont montré qu’ils pouvaient représenter le club. Du moins, j’ai toujours pensé que le club devait être représenté par le plus grand nombre de joueurs ayant effectué de bonnes années sous le maillot des Girondins. Les grands clubs, que ce soit le Real, le Bayern de Munich, même si on ne peut pas les comparer, 80% des gens sont des anciens joueurs du club. Donc c’est très bien de prendre des joueurs comme Plasil, c’est une excellent idée, et je sais qu’il apportera autant que ce qu’il a pu apporter sur le terrain.

 

Alain Giresse

 

Alain Giresse a réagi ces derniers jours sur sa déception de ne pas avoir été désigné ambassadeur par les nouveaux dirigeants des Girondins, à l’inverse d’autres anciens comme Jean-Pierre Papin. Que pensez-vous de cela, et avez-vous été contacté par le club pour le représenter aussi à l’avenir ?

Non, je n’ai pas été contacté, mais j’ai été surpris aussi. Après, il ne faut pas que ce soit mal interprété.. J’ai été surpris de voir que Jean-Pierre Papin était ambassadeur des Girondins. Pour moi, Jean-Pierre Papin est à l’OM. Il a certes joué à Bordeaux mais pour moi Papin, j’ai joué contre lui quand il était à l’OM. Donc il représente l’ère Tapie et non l’ère Bez. J’ai été très surpris oui. Il y a une trentaine de noms qui auraient été plus ambassadeurs que Jean-Pierre Papin aux Girondins. Même si j’aime beaucoup ce garçon, Jean-Pierre Papin, c’est Marseille et ça même s’il a fait de beaux jours à Bordeaux. C’était surprenant ! Il y a peut-être un travail à faire sur les victoires des Girondins, je le répète à chaque fois. Quand on demande à un jeune joueur qui joue depuis un moment aux Girondins ‘qui est Jean Tigana ?’, et qu’il ne sait pas qui c’est, je pense qu’il y a un malaise, un travail de fond qui n’a pas été fait. Si on veut défendre le maillot, la ville, il faut connaître ceux qui ont porté le maillot, qui ont fait l’histoire et c’est ce qui manque depuis des années. Après, il ne faut pas s’étonner qu’il y ait des joueurs qui viennent juste ici pour se relancer et repartir, ou qui ont juste envie de jouer en Ligue 1 et non aux Girondins.

 

Paulo Sousa a justement affirmé son désir que les supporters se reconnaissent dans les valeurs défendues par le club, qu’ils aient conscience de l’histoire du club. Cela va donc dans le sens de ce que vous avancez.

Bien sûr, et c’est pour ça qu’il me plaît cet entraîneur, parce que son discours me plaît. Mais il faut que ce discours soit suivi d’actes. Il existe une salle aux trophées, avec des photos des internationaux qui ont porté le maillot des Girondins de Bordeaux : c’est la première chose à montrer aux jeunes qui arrivent. Et c’est vrai que si on veut que le public se ré-accapare le club, il faut que ce club se ré-accapare le public aussi. Et je ne pense pas que Jean-Pierre Papin, en tant qu’ambassadeur, soit pour les vrais supporters des Girondins dans la liste des 20 joueurs qui ont marqué l’histoire du club. Tant mieux si la démarche est lancée, mais il faut un travail de fond sur l’histoire du club. Quand je suis arrivé aux Girondins, tout autour du stade, il y avait les anciens que je ne connaissais pas mais que j’ai appris à connaître, parce qu’on m’a dit : « Tu vois, lui, il a porté le maillot, en 1950, il a fait ça, … ». Après quand vous le revoyez, vous savez que vous êtes en face de quelqu’un qui a porté le maillot des Girondins comme vous. Ces petites choses à mettre en place sont la base de la reconnaissance et pour que les joueurs se battent pour le maillot, il faut commencer par-là !

 

On revient sur le recrutement. On a appris que Paulo Sousa serait intéressé financièrement sur les futurs transferts des Girondins (on parle d’1% de la plus-value). Est-ce que cela vous choque ?

Pas du tout. Ce n’est pas que ça se fait souvent, mais ce n’est pas dans les coutumes françaises, mais dans celles d’autres pays. Aujourd’hui, le football français a des difficultés ou du retard par rapport à tous les autres monstres du sport. Un entraîneur qui est intéressé sur le résultat, sur la qualité des joueurs, il aura tout intérêt à faire jouer les meilleurs. Et il aura tout intérêt d’aller chercher les joueurs susceptibles de briller. Par exemple, je bosse dans une agence immobilière, ceux qui travaillent chez moi, ils le font pour gagner leurs vies, donc ils font tout pour la gagner le mieux possible, c’est tout ! Et ce n’est pas du tout choquant. Je préfère quelqu’un qui soit intéressé, plutôt que ce soit quelqu’un d’autre qui décide. Au bout d’un moment, un entraîneur, avec son staff, avec son directeur sportif, mais un véritable directeur sportif, pas quelqu’un qui n’a pas les mains suffisamment libres, c’est à eux de trouver les joueurs. Et quand les joueurs ne sont pas bons, c’est l’entraîneur qui est viré. Donc moi ça ne me choque pas. Après il faut que ce soit bien défini, pour pas que les intérêts personnels passent avant ceux du club. Mais avec le discours qu’il a, je ne pense pas que ce soit le cas.

 

Quand on voit le parcours des Lillois, que les Girondins viennent d’affronter, qui l’année dernière étaient 17ème au classement et qui cette année se qualifient pour la Ligue des Champions, est-ce qu’on peut y croire pour les Girondins, si tout ce travail est réellement engagé ?

Oui, après il est question de budget et d’intelligence de recrutement. Car Lille a quand même 2-3 joueurs qui sont susceptibles d’être transférés pour plusieurs millions d’euros pour une saison jouée. On connaît Christophe Galtier, il a fait un travail exceptionnel partout où il est allé, c’était le bon choix. L’année prochaine va être plus dure, mais c’est vrai qu’ils ont réussi à faire en sorte d’avoir de bons joueurs et il ne faut pas oublier qu’ils ont mis le budget et ils ont eu des jeunes sur lesquels s’appuyer. Je crois que le travail de recrutement, ça ne peut pas tout le temps marcher, mais on voit que Lille a un centre de formation qui est intéressant. Je ne dis pas que le nôtre n’est pas intéressant mais Lille a quand même un certain nombre de joueurs qui ont pu se regrouper, qui sont là depuis un certain nombre d’années, qui ont pu entrer dans l’équipe première et ne plus en sortir. Ça c’est très intéressant. C’est vrai que ça fait rêver. Lille, c’est comme Bordeaux, il y a un stade, un public, un maillot, une région… Mais pour y arriver, il faut que les joueurs retrouvent l’amour du terrain et du club.

 

equipe réserve national 2 groupe

 

En parlant de formation, la réserve des Girondins descend cette saison… Quel regard portez-vous sur cette descente ?

Il y a quelques années, ils étaient descendus et j’avais dit que ce n’était pas bien, et on m’a répondu que ce n’était pas grave. Donc, je répète : je trouve que ce n’est pas bien et on me dira que ce n’est pas grave. Mais je considère que quand on veut jouer sur la formation, quand on veut que les jeunes entrent plus facilement dans l’équipe première, il faut qu’ils soient dans un niveau de jeu qui soit plus important. Après, ça peut arriver, ce sont des jeunes, peut-être plus jeunes que les autres, mais au bout d’un moment, quand on est le club de la région la plus grande de France, on a une palette de très bons joueurs un peu partout dans toute la Nouvelle Aquitaine, il faudrait se remettre en cause, et c’est peut-être déjà fait, la cellule de recrutement des jeunes. Parce qu’on ne peut pas accepter que cette équipe descende et vouloir être en même temps européen, ce n’est pas possible.

 

Pour finir, ce weekend les Girondins accueillent Reims, qu’on n’a jamais battu à Bordeaux depuis leur retour en Ligue 1. Comment voyez-vous cette rencontre ?

Une bonne petite victoire, pour casser cette spirale qui est gênante, pas dramatique, mais gênante. Et pour arrêter la bonne série de Reims à Bordeaux depuis leur retour en Ligue 1. Les joueurs sont en fin de saison, il vont avoir besoin de se montrer. L’entraîneur est là aussi pour se tester, donc il faut aussi comprendre qu’il risque de tester des duos, des trios, des systèmes de jeu dans lesquels les joueurs n’ont jamais joué, mais c’est pour préparer la saison prochaine. Et ce point est très important à prendre en compte.

 

Un très grand merci à Philippe une nouvelle fois. Un réel plaisir.