InterviewG4E. Jean-Marc Ferratge : “Les supporters vivent pour ce club. Frédéric Longuépée ne vit pas pour ce club. C’est le club qui le fait vivre”

    Jean-Marc Ferratge
    Photo Ultramarines

    S’il est né à Cazères (31), Jean-Marc Ferratge est encore aujourd’hui un enfant du club, lui qui a signé son premier contrat professionnel aux Girondins de Bordeaux. Passé par le FCGB lors des saisons 1977-1978, 1978-1979, 1979-1980, et aussi en 1991-1992 avec pour couronnement le titre de Champion de France de D2, Jean-Marc aura de nombreuses anecdotes à vous raconter lors de la seconde partie de cette interview que nous publierons dans quelques jours. En attendant, l’ancien attaquant bordelais, qui a des responsabilités au FC Pays Aurossais, a abordé l’actualité du club au scapulaire, lui qui faisait partie des nombreux soutiens du mouvement NousLesGirondins, chez les anciens joueurs. Interview. 

     

    “Concernant le débat sur la protection de l’identité du club, on se rend compte qu’il n’y a plus énormément d’anciens joueurs au sein du club. Est-ce que vous pensez que la présence d’anciens joueurs est capitale pour l’avenir et la transmission de l’histoire du club ?

    Pour moi, c’est important car c’est conserver l’histoire en donnant la confiance et les moyens aux gens. Aujourd’hui, si on prend deux clubs que je connais bien, qui sont Toulouse et Bordeaux, on peut dire « même route, même chemin ». Toulouse un peu moins car Bordeaux a été plus haut qu’eux, mais c’est pareil. Il y a des choses à privilégier : le jeu, l’identité et l’éthique. Bordeaux a toujours été un club particulier, il faut l’avouer, même avant Claude Bez. Mais aujourd’hui, il n’y en a que pour le problème financier. Quand on va au stade à Bordeaux, et je n’y vais même plus aujourd’hui, quand on entend parler les gens, on parle de recrutement, de qui pour remplacer l’entraîneur, qui on va prendre, qui va partir… On n’entend parler que d’argent et non de technique de jeu, d’identité de jeu. Je vais à Bordeaux, parce que Bordeaux, c’est un jeu qui me convient. Et on aura aussi des grands joueurs qui viendront parce qu’on aura une identité de jeu. Aujourd’hui, ils ne veulent pas venir, ils ne savent pas ce qui se passe à Bordeaux. La seule chose qu’ils savent c’est que le salaire va être de tant. Quand on voit que Paulo Sousa est à 285 000 € par mois, c’est le 4ème plus gros salaire d’entraîneur en France et à côté tu as Bernard Blaquart à Nîmes, qui touche 20 000 € par mois. Où est-ce qu’on va ? Il faut être lucide. Après, on se retrouve avec 30 millions d’euros de déficit.

     

    On se rend compte également que leur politique de trading ne peut pas fonctionner à cette échelle puisque le peu d’argent récolté n’est pas réinvesti…

    Quels sont leurs clubs français aujourd’hui qui font des bénéfices ? A part, Paris et Monaco, peut-être, il n’y en a pas. Les seuls clubs qui gagnent de l’argent, ce sont les clubs anglais. Ils sont tous propriétaires de leurs stades, ils ont des actifs. Eux aussi forment des joueurs qui s’en vont mais quand ils recrutent, ils ne recrutent pas n’importe qui ! Regardez les recrutements qu’avaient faits Arsène Wenger à Arsenal ou de Claude Puel, quand il est parti derrière, ils ont récupéré de l’argent. A Bordeaux, ce qu’on veut faire, c’est jouer la performance. Je conçois qu’il faut rester dans un cadre économique, qu’il ne faut pas faire n’importe quoi, comme ça a été fait lors de certaines années mais ça dépendra toujours des résultats de l’équipe. Un joueur moyen qui va jouer dans une équipe qui joue les 3 premières places, la Coupe d’Europe, il va prendre de la valeur. On ne fera pas prendre de la valeur à un joueur qui joue la 2ème partie du tableau. Si on n’a pas de résultats encore mais qu’on a une identité de jeu, on pourra avoir des joueurs qui voudront progresser là-dedans et on les recrutera. Tandis que là, on pense à faire du profit pur et dur. J’achète un joueur et je le revends tant. Oui, mais la plus-value, elle se construit où ? Sur le terrain…

     

    La direction actuelle des Girondins de Bordeaux est persuadée qu’elle peut développer le club à partir de la marque « Bordeaux », ou le business, mais sans forcément qu’il y ait des résultats sportifs. C’est inconcevable pour nous, les supporters, et c’est surtout complètement déconnecté de l’histoire du club.

    C’est totalement inconcevable. Par exemple, à une époque, j’avais fait une proposition au Président Sadran à Toulouse pour reprendre le Téfécé avec d’une part des moyens financiers dont un gros promoteur toulousain? et il n’a pas voulu car il savait très bien qu’il n’allait pas avoir son mot à dire. Si j’ai une question technique à poser, je vais la poser à Arsène Wenger, pas à Frédéric Longuépée. On est d’accord ? Si j’ai un joueur à prendre et que je veux le faire progresser, ce n’est pas Longuépée qui va prendre cette décision. C’est le responsable technique qui la prendra. Et certainement qu’il s’est entouré dans le club, mais il faut s’entourer de gens qui ont cet esprit-là. Le directeur sportif à Bordeaux, c’est qui ? On n’entend pas parler de lui, on ne le connaît pas …

     

    C’est un des problèmes actuellement avec l’actionnaire en place, c’est le manque de visibilité et de transparence dans la structuration du club.

    C’est complètement fou. Après, moi, je ne critique pas Paulo Sousa, c’est certainement un bon entraîneur et il fait avec les moyens qu’on lui donne. Et s’il veut partir, ce n’est peut-être pas pour rien. Il a bien une raison. Après, il y a des entraîneurs qui acceptent que ce soit comme ça car ils vont accepter de subir tous les aléas financiers. Il y a d’autres entraîneurs qui vont dire « non, on va créer autre chose ». Et Bordeaux ne veut pas de ce type d’entraîneur aujourd’hui car ça va à l’encontre de la politique que King Street veut développer en mettant Longuépée à la tête du club. C’est pour ça qu’avec les supporters, ça ne passe pas. Ils ne doivent pas avoir de visibilité sur le club…

     

    Une des nombreuses colères des supporters justement est le fait que la direction actuelle du club attaque les symboles du club, à savoir les statuts, le logo, les couleurs… Que pensez-vous de cette démarche ?

    Il y en a qui s’en foutent de l’identité, ce qu’ils regardent, c’est le business. Si on résume, il y a le business et le reste. Parce que créer un nouveau logo, ça crée de nouveaux articles à vendre et ça génère de l’argent. On fabrique artificiellement de l’argent. Moi qui suis footballeur, ce qui m’intéresse, c’est le football. Je m’étais rapproché à un moment donné pour reprendre l’équipe féminine des Girondins de Bordeaux comme entraîneur et j’ai rigolé quand on m’a proposé 2000€ par mois. Je peux gagner plus en travaillant comme je veux. Il faut être logique. Et en plus, je leur avais envoyé gratuitement une joueuse de Nîmes. Je l’ai fait par amitié et j’ai su comme ça qu’ils cherchaient un entraîneur à un moment donné. Mais avec leur proposition, je me suis dit que c’était une plaisanterie. Je ne demande pas à toucher des sommes énormes non plus mais à un moment donné, il y a un respect de la personne et de son expérience. Et pour revenir à l’identité du club, toucher aux symboles du club… J’espère qu’ils ne vont pas toucher au scapulaire quand même. Mais même les couleurs, le Marine et Blanc, c’est important. Quand on est passé à la couleur Bordeaux, on n’était pas du tout d’accord nous non plus à l’époque. Mais avec des gens comme ça, on n’a rien à dire, il n’y aucune concertation. Aujourd’hui, je suis un peu déconnecté, mais j’étais prêt à reprendre des contacts avec le club, mais avec ces gens qui dirigent ce club aujourd’hui, ils ne prendront pas des entraîneurs qui ont envie de progresser. Je ne dis pas ça en disant qu’Arsène Wenger serait venu à Bordeaux, mais lui, c’est un gars de défis. Il fallait venir à Monaco quand il y est allé. Et ce qu’il a fait à Arsenal et au Japon, n’en parlons pas. Il a fait quelque chose. Il est le genre de personne qui relève les défis comme ça mais par contre, il faut qu’il maîtrise tout. Ca, aujourd’hui, on ne peut pas parce que les gens ne savent pas rester à leurs places. Le problème dans le football c’est qu’on ne sait pas déléguer. Si on veut jouer au football, on va parler à un footballeur et pas un financier. D’abord, le football, après le financier. Il faut absolument qu’à Bordeaux on retrouve ça et je suis persuadé qu’il y aurait des gens qui voudraient revenir à Bordeaux.

     

    On vous a déjà proposé quelque chose au club ?

    Rien du tout. Avec ce que j’ai dit à l’époque, on ne doit pas m’aimer mais ce n’est pas un souci, je ne suis revenu que 3 ou 4 fois au stade, c’est tout. Une fois, j’ai été invité à une soirée VIP et il a fallu qu’un monsieur de ma génération m’interpelle sinon les autres du club ne m’auraient pas calculé. Ils n’ont pas de référence. Même Alain Giresse peut passer inaperçu à Bordeaux, même si Gigi, ce n’est pas le genre à se faire remarquer. Mais si on veut faire ça, ce n’est pas pour se faire remarquer mais parce que ça va créer quelque chose. Mais il n’y a rien. Plus rien. Et ces gens-là ne veulent pas qu’on intègre le club parce qu’on va les déranger. Parce que quand il y a des différents avec les supporters comme c’est le cas actuellement, c’est plus intéressant d’avoir des échanges avec Gigi, Marius Trésor ou un autre joueur qui est passé à Bordeaux. D’autant plus qu’il y en a certains qui sont encore dans la région mais il n’y a aucun contact aujourd’hui alors que c’est important. Ils ne veulent pas parce qu’on va les déranger alors qu’on va amener plus de monde au stade qu’eux. Imaginez un entraîneur de défi, comme Arsène Wenger, qui vient à Bordeaux, avec des anciens Girondins de Bordeaux, ça ferait un effet énorme. Il n’y a aucune campagne de presse qui pourra avoir autant d’impact. Arsène ne se lancera pas dans ce genre de défi car les gens savent que s’il vient, c’est lui qui va décider. Paulo Sousa, je ne dis pas que sa stratégie n’est pas la bonne mais quoiqu’il arrive, il n’a pas réussi à la mettre en place. Pour cela, il faut s’entourer de gens qui sont du milieu.

     

    Pour revenir aux supporters, on a vu que vous avez soutenu le mouvement des Ultramarines, #NousLesGirondins. C’était important pour vous ?

    Oui, c’est important. C’est le seul moyen de dire qu’il faut que ça change. Parce que les supporters aujourd’hui, comment on les considère ? C’est ça, le problème. Il faut avoir de la considération pour ceux qui remplissent les stades. Qui a créé le football, qui a fait ce que le football est ce qu’il est, en Angleterre, notamment ? J’ai eu la chance d’y aller pour quelques matchs et c’est exceptionnel d’entendre un kop chanter. Ca crée une ambiance dans le stade. A Bordeaux, en ce moment, on voit plus des banderoles qui créent une ambiance négative. Leur volonté est de faire entendre ce qui ne va pas, mais il ne faut pas en arriver jusque-là. C’est malheureux de le dire mais les dirigeants ne prennent pas les décisions avec les bonnes personnes. Il faut déjà mettre en place une équipe qui va mettre en place une politique technique au niveau du club. Des gens qui s’assurent que l’image des Girondins de Bordeaux circule dans la ville, dans la région, à travers les supporters et les gens qui vivent pour le club. Vous, les supporters, vous vivez pour ce club. Frédéric Longuépée, il ne vit pas pour ce club. C’est le club qui le fait vivre. Claude Bez, il était comme il était. Ca lui arrivait parfois de pousser un coup de gueule et demander pourquoi tel joueur ne jouait pas. Mais ça s’arrêtait là et Aimé Jacquet faisait ce qu’il voulait. Mais jamais il n’aurait imposé quoique ce soit.

     

    Dernier point sur l’aspect économique : La DNCG a validé les comptes pour 2020-2021, faisant donc rester Bordeaux en Ligue 1, puisque l’actionnaire a comblé les 30M€ de déficit. Quel est votre avis sur cette situation ?

    Je ne connais pas bien le dossier. Comment ils ont mis les 30M€, je ne veux pas savoir d’où ils les sortent. Ca ne m’intéresse pas, est-ce que c’est une garantie ? Parce que les américains sont spécialistes des garanties. C’est le problème de la DNCG ça, pas le mien. Mais il faudrait d’abord se poser la question de savoir pourquoi on en est à ce déficit-là. Aux Girondins de Bordeaux, aujourd’hui, donner un tel montant à l’entraîneur – et je ne critique pas l’entraîneur mais le montant – c’est ça le problème car on pourrait faire beaucoup avec tout ça. Car ils peuvent réduire de moitié ce salaire et avoir un bon entraîneur quand même. Je suis très terre à terre et je ne connais pas le budget mais cet argent, on peut le mettre sur les joueurs.

     

    Mais il se pose le même problème pour les joueurs. Certains comme Rémi Oudin ou Loris Benito sont payés vraiment très cher en comparaison de leur valeur et on sait également que l’on compte aujourd’hui plus de 50 joueurs professionnels au club. On se demande quelle est leur stratégie…

    Exactement. Alors certainement que certains de ces joueurs ne coûtent pas grand-chose mais ils sont dans l’effectif pro et ça ne sert à rien. Il faut certes des remplaçants et des jeunes mais il faudrait rétablir des quotas car ça ne veut plus rien dire. Si vous avez 22 joueurs pros et que vous rajoutez 5-6 jeunes qui viennent renforcer le groupe et s’améliorer, ça suffit largement. Une trentaine de joueurs, c’est suffisant. Là, l’intérêt n’est plus situé au même endroit, c’est ça le problème. Vous, les supporters, ce qui vous intéresse c’est d’aller au stade, voir des beaux matchs, qu’il y ait une vie autour du club. Et il y a un décalage par rapport à vous et à nous, les anciens joueurs. Avec Gigi, quand on y allait, on se demandait quand est-ce qu’on allait parler football.

     

    Revenons enfin au sportif. On imagine que vous suivez toujours les résultats et les matches des Girondins. Que pensez-vous de l’équipe actuelle ?

    Je ne vais pas juger sur la technique car je n’ai vu qu’un match cette saison, celui de Lyon. Je n’ai pas vu un match de football, j’ai vu qu’une équipe de Lyon. Les Girondins de Bordeaux ont tenté de faire quelque chose mais à un moment donné, on a l’impression qu’il y avait un blocage. Je crois que ça a été ça toute l’année. Un coup c’était bien, un coup pas bien. Après, il y a ce que je n’ai pas vu mais j’ai eu les commentaires des gens qui disaient qu’il n’y avait pas de jeu. Les pauvres attaquants que j’ai vus contre Lyon et derrière, il y a un désert de 30 mètres avec aucun soutien ni appui. Après, c’est la méthode Paulo Sousa, peut-être qu’il avait des étapes à franchir, je ne sais pas. Je peux parler de Jocelyn Gourvennec par exemple, qui lui avait un projet de jeu mais on ne lui a pas laissé le temps. Je trouvais que ça marchait bien avec Jocelyn au niveau du jeu. Après, on a voulu lui imposer je ne sais pas quoi, il est tombé dans la tourmente et il en a payé les frais. Toute cette instabilité, ça en crée aussi sur les joueurs.

     

    Bordeaux pourrait changer d’entraineur, Paulo Sousa souhaite quitter le club. Cela va être énième changement de coach, ces dernières années. Cela va générer encore du changement au sein du club.

    Bien évidemment. C’est un changement de politique aussi. Tous les grands coachs, quand vous regardez toutes les équipes qu’ils gèrent, ils ont quand même une ossature de 5-6 joueurs qui sont là depuis 2-3 ans et ce sont des leaders. C’est ce bloc d’équipe qui va faire la différence. Sur 40 matchs de la saison, ils vont en faire 35. Ca crée une dynamique que les joueurs vont intégrer. A l’époque à Monaco, même si ça remonte à bien longtemps et qu’au fond le football n’a pas changé – même s’ils sont plus rapides et qu’ils ont plus de moyens – on savait qu’on avait confiance dans les copains, on pouvait jouer les yeux fermés. J’allais là et ils étaient derrière moi. Aujourd’hui, à Bordeaux, on ne sent pas cette complicité entre les joueurs parce qu’il n’y a pas de groupe créé, il n’y a pas d’état d’esprit. Moi, ça a été ma façon d’entraîner. Quand je suis arrivé à Pau, on était à quelques points de la relégation et on a fini 4ème du championnat. Et je leur disais que ce n’était pas moi qui allait les sauver mais que c’était eux. Car ils allaient jouer et qu’ils allaient se faire plaisir sur le terrain. Par contre, le plaisir, on n’avait pas le choix, il fallait aussi que ça passe par les résultats. Je n’avais pas à leur demander de faire des efforts pour défendre ou quoique ce soit, mais je leur demandais des efforts pour produire du jeu et aller marquer. Et ça c’est très bien passé.

     

    On parle avec insistance de Jean-Louis Gasset pour remplacer Paulo Sousa. Jean-Louis Gasset connaît déjà Bordeaux pour être venu en tant qu’adjoint de Laurent Blanc. Que penseriez-vous de son arrivée au club en tant que numéro 1 ?

    Je ne sais pas. On sait ce qu’il a fait à Saint-Etienne. Jean-Louis, c’est quelqu’un de caractère. Je ne sais pas comment ça va se passer avec la direction. Après, c’est quelqu’un qui a suivi pendant longtemps Laurent Blanc, qui était un entraîneur qui était dans le dialogue avec les joueurs, qui savait les mettre en confiance, etc… et Jean-Louis, c’était plus un homme de terrain. Alors, après, ça sera différent. C’est quelqu’un de direct, il ira droit au but. Après quel que soit l’entraîneur, la question est de savoir quels sont les moyens qui vont lui être donnés”.

    Jean-Marc Ferratge
    Jean-Marc Ferratge est en bas à droite