InterviewG4E. Francis Gillot : “Je voulais remercier les supporters bordelais parce qu’ils ont toujours été derrière moi”

    Francis GILLOT
    Photo Icon Sport

    Il y a des termes qui sont aussi injustes que marquants. L’on peut, quand on est observateur, discuter du football et du ‘spectacle’ proposé, même si celui-ci dépend plus souvent des joueurs que de l’entraîneur lui-même. Mais les attaques subies par Francis Gillot étaient axées sur sa personne, ce qui rend la chose abjecte, lâche, encore plus lorsque l’on écoute ses proches et ses anciens joueurs, parlant plutôt d’une personne sympathique, drôle, et même compétente dans sa fonction. Allez savoir, il y a des étiquettes en France que l’on colle pour se faire mousser, pour exister médiatiquement. A l’époque, le traitement médiatique qu’a subi Francis Gillot – et par effet boule de neige ses proches et sa famille – nous avait marqué, exaspéré, indigné aussi. Quant à l’étiquette du jeu défensif ? Le 4-4-2 a toujours été son schéma préférentiel, et il joua de nombreux mois en 3-5-2 avec deux latéraux presqu’exclusivement offensifs. Il compte aussi à son palmarès le dernier trophée des Girondins de Bordeaux, la Coupe de France 2013, sans oublier des qualifications européennes et une belle aventure en Ligue Europa. Il partit de son propre chef, parce qu’il le décida, et non pas parce qu’on le remercia. Il s’adapta à son effectif, faisant avec « les moyens du bord », faibles à l’époque déjà, contrairement à d’autres qui n’ont de cesse de demander de nouvelles recrues pour appliquer leurs propres idées, qu’on appelle « philosophie ». Pragmatique. Nous avons passé plus d’une demi-heure avec quelqu’un qui l’on dit taiseux. Mais là encore, il n’a éludé aucun sujet, a répondu à toutes nos interrogations, sans détour, avec franchise, et avec son sourire que l’on entendait au bout du fil. Vous avez compris ? Merci Francis. Interview.

     

    Vous travaillez aujourd’hui à la DTN où vous accompagnez de futurs entraîneurs en formation. A la fin de votre parcours d’entraîneur, vous disiez que vous vous sentiez moins efficace dans votre poste. Comment se matérialisait ce sentiment ?

    J’avais un sentiment d’usure, parce que ça faisait un moment que j’étais dans le circuit. Et puis, honnêtement, c’est dur d’être toujours à 100% quand on est dans ce métier, au quotidien. Il y a beaucoup de pression, de problèmes à régler. J’étais certainement usé. J’avais d’autres problèmes aussi mais je pense que c’était un bien pour moi de faire une petite coupure. C’est ce que j’ai fait. J’avais encore un an à Bordeaux et avec le président, on s’est mis d’accord pour ne pas que je la fasse parce que je ne voulais pas travailler avec le sentiment de ne pas être à 100%.

     

    Est-ce que vous avez senti aussi un décalage avec la nouvelle génération de joueurs, que ce soit dans leurs comportements ou leurs hobbies, qui est bien différente de celles que vous avez connues tout au long de votre carrière d’entraîneur, voire même de joueur ?

    Après, c’est à nous de nous adapter ça. Quand j’ai commencé ma carrière, avec les jeunes à Sochaux, j’avais Frau, Pedretti, des garçons comme ça… Mais c’était il y a 20 ans. La génération a changé. Mais nous, on n’était pas des saints non plus lorsqu’on était joueurs, à l’époque, il y a 30-40 ans. Ce n’est pas tellement ça. Après, il y a d’autres méthodes, je m’en aperçois à la Fédé, qui permettent d’encadrer des groupes plus difficiles. Mais ce n’est pas cette raison-là qui m’a fait partir.

     

    Vous êtes arrivé à Bordeaux en 2011 et durant les trois saisons que vous avez passé à Bordeaux, vous avez accroché des qualifications européennes et une Coupe de France, trophée que les Girondins n’avaient plus gagné depuis 27 ans. Quel souvenir gardez-vous de cette Coupe de France et de cette finale au Stade de France ?

    Beaucoup de fierté. Pour le club, surtout. J’étais content pour le club surtout car j’ai travaillé avec des gens bien. J’étais dans un environnement qui me plaisait, avec des gens autour de moi qui travaillaient bien et avec qui je m’entendais très bien. Je sais qu’il y en a beaucoup qui sont partis depuis et c’est très dommage parce que c’était des gens bien, qui travaillaient bien. Je suis revenu après voir des matchs à Bordeaux et je n’ai plus reconnu personne dans tout l’environnement du stade. Ça m’a fait de la peine parce que franchement c’était des gens biens qui ont été remerciés. J’avais du mal à l’accepter car j’ai travaillé avec eux pendant 3 ans et je n’ai eu aucun problème avec aucun d’entre eux. Mais pour revenir à la Coupe, c’est beaucoup de fierté pour les dirigeants, les joueurs, les supporters. Le rassemblement, le lendemain, en ville, c’était magique. C’était super et j’en retire de très bons souvenirs.

     

    Francis Gillot
    Photo Icon Sport

     

    Malgré votre joli parcours à Bordeaux, il y a eu des critiques. Alors que de Laurent Blanc à aujourd’hui, personne n’a fait mieux que vous… Pensez-vous que votre passage en Gironde a été sous-estimé quelque part ?

    Oui, je pense. Après, un entraîneur, il faut qu’il reste deux ans dans un club. Au bout de deux ans, peut-être que j’aurais dû partir, mais c’était difficile parce qu’on m’a demandé de re-signer à une époque où on avait de très bons résultats. Peut-être que si je n’avais pas re-signé, on n’aurait pas gagné la Coupe derrière. C’était un signe aussi pour les joueurs. Je pense qu’un cycle de deux ans dans les clubs, c’est suffisant parce qu’après quoi qu’on fasse, on ne voit plus que vos défauts et plus vos qualités. J’estime avoir tiré le maximum du potentiel de l’équipe avec le budget qu’on avait. On a fini 7ème et c’était la plus mauvaise année. Donc quelque part, je pense avoir rempli largement mon contrat.

     

    Vous dites qu’un entraîneur devrait rester 2 ans dans un club. A Bordeaux, on a très souvent changé de coach, ces dernières années. Est-ce que vous ne pensez pas qu’un coach doive rester plus longtemps pour proposer un projet sportif plus stable ?

    Oui, mais il faut une stabilité au niveau des joueurs aussi. Evidemment, j’avais envie de rester au club beaucoup plus longtemps mais après c’est une question d’effectif. Quand on vous demande plus avec moins de moyens, c’est compliqué de tenir la ligne. C’est simplement pour ça. Après, il y en a qui ont fait moins de deux ans parce qu’ils ont été virés. Moi, je suis parti de moi-même, donc ce n’est pas la même décision. Pour être efficace au-delà de deux ans, il faut que l’équipe s’améliore, qu’il y ait de meilleurs joueurs qui arrivent chaque année. Le problème, c’est que c’était l’inverse à l’époque où j’y étais. Vous savez bien qu’après le titre, il y a beaucoup de bons joueurs qui sont partis. On a quand même fait 5ème l’année d’après, je trouve que c’était déjà super bien. Derrière, la deuxième année, on fait un huitième de finale de Coupe d’Europe et on gagne la Coupe. Après, c’était difficile de faire mieux avec une équipe moins bonne. C’est pour cette raison que je n’ai pas fait ma dernière année.

     

    Il y a quelques semaines, on a interviewé votre adjoint de l’époque, Alain Bénédet, pour évoquer le fait que Bordeaux est souvent comparé au Club Med. Il expliquait que cela ne venait pas des entraineurs, mais plutôt des joueurs eux-mêmes. Avez-vous eu ce sentiment-là lors de votre passage à Bordeaux, et comment modifier ça ? Car les entraineurs et les joueurs passent, et on a l’impression que cela reste dans l’air, comme quelque chose de non perceptible mais de bien réel…

    Je ne pense pas, je ne suis pas d’accord avec mon adjoint (rires). Bordeaux avec des joueurs comme Giresse, Lizarazu, et pleins d’autres ont quand même gagné des titres. Ils étaient dans le même environnement qu’aujourd’hui. Et pourtant, ils ont su gagner des titres, c’est bien la preuve que ça ne vient pas des joueurs eux-mêmes mais de la qualité des joueurs. Plus on a une bonne équipe et plus on a de chances de gagner autre chose. Après, il faut avoir le budget et aujourd’hui, on ne peut pas… enfin, je dis « on » … voyez, je suis encore bordelais (rires)… et j’ai ma maison à Bordeaux mais, bref ! On ne peux pas rivaliser avec Paris ou Lyon. Ils ont des autres budgets, c’est terminé. A l’époque, oui, ils avaient les mêmes budgets et Bordeaux pouvait les concurrencer mais aujourd’hui, ce n’est plus possible.

     

    Francis Gillot de face après footing

     

    Bordeaux est considéré comme un club historique de France, mais on se demande s’il peut revenir sur le devant de la scène. On sait qu’être champion, c’est compliqué mais accrocher des places européennes plus régulièrement. On a le sentiment que Bordeaux a perdu de son standing, le club a connu des hauts et bas, a vécu des périodes fastes et des périodes plus douloureuses…

    Il y a beaucoup de clubs qui ont disparu de la carte et qui sont revenus. Je pense à Reims, à l’époque, il y a 50 ans, c’était les meilleurs et après ils ont galéré. Des clubs comme Saint-Etienne… il y des hauts et des bas. Ça dépend des budgets, des joueurs, des bons et des mauvais recrutements, il y a beaucoup de choses qui entrent en jeu. Aujourd’hui, Bordeaux, ça reste un bon club mais il n’y a pas de grosse équipe. Donc aujourd’hui, si Bordeaux finit, 4,5,6 ou 7, ce n’est pas si mal que ça parce qu’ils n’ont pas les budgets des grosses équipes. Et l’attente des supporters aujourd’hui, elle l’est par rapport à ce qui s’est fait il y a 25-30 ans, où ils concurrençaient les plus grandes équipes de France. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les supporters, qui sont des connaisseurs, qui ont vécu de belles époques, ne peuvent pas s’y retrouver parce que c’est moins bien qu’avant.

     

    Comme vous dites, nous, les supporters, on rêve de retrouver l’Europe. Le dernier entraîneur a l’avoir accrochée ici, c’était Gustavo Poyet que nous avons interviewé la semaine dernière. Il nous disait justement qu’il était difficile de viser un Top 5 quand on a une équipe de niveau Top 12. Quel est votre regard sur l’effectif des Girondins cette saison et quels renforts sont nécessaires d’après vous pour accrocher une qualification européenne ?

    Je ne connais pas au quotidien les joueurs, mais je trouve qu’il y a une meilleure équipe que ce que j’avais à l’époque, déjà. Des garçons, comme Koscielny, on ne pouvait pas les avoir à l’époque. Les salaires ont bien décollé par rapport à il y a 7-8 ans. Après, ce qu’il faut renforcer, je ne sais pas. Je ne vais pas juger parce que je ne vois pas les entraînements, je ne vois pas bien ce qu’il se passe. Vous savez tant qu’on n’est pas dans les vestiaires, on ne sait pas ce qu’il s’y passe. Je ne vais pas commencer à dire des choses alors que je n’aimais pas qu’on dise des choses quand on ne connaissait pas. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, ils ont une équipe pour faire mieux que 12ème. Mais peut-être qu’ils auraient fini la saison à la 6 ou 7ème place, s’ils avaient joué les derniers matchs. 12ème, ce n’est pas la place de Bordeaux, avec l’effectif d’aujourd’hui, c’est sûr. Après, je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne peux pas vous dire en détail les choses. C’est tellement compliqué au quotidien à gérer un groupe de 25-30 joueurs, il y a tellement de problèmes à régler qu’au final on ne connaît qu’un dixième de ce qui se passe en fait. Il faut être au cœur du vestiaire pour connaître toutes ces choses.

     

    Aujourd’hui, l’entraîneur des Girondins, c’est Paulo Sousa.  Il a voulu mettre en place un 3-5-2 mais il a rapidement fait volte-face. Contrairement à vous, il n’a pas de joueurs comme Mariano et Trémoulinas, auxquels ce schéma convient. Est-ce vraiment la clé de ce système ?

    C’est sûr que si on n’a pas ces joueurs-là, avec des profils plutôt offensifs, qui savent attaquer… Je ne l’aurais pas fait si je n’avais pas eu ces joueurs-là. Il faut prendre le projet à l’endroit. J’ai commencé en 4-4-2, comme je le faisais dans d’autres clubs mais ça n’a pas fonctionné. Je n’avais pas Mariano au départ, il n’est arrivé qu’à Noël, donc je ne pouvais pas le mettre d’entrée ce système. Je voyais bien que Trémoulinas, côté gauche, était un garçon très offensif, qui m’a apporté beaucoup en passes décisives, avec Maurice-Belay. Maurice-Belay était très critiqué mais ils s’entendaient les deux, très bien. Par contre, à droite, je n’avais pas Mariano, donc il y avait un problème de ce côté. Quand Mariano est arrivé, j’ai su que je pouvais jouer à 3 derrière. On a fait deux bonnes saisons avec ce système.

     

    On remarque que beaucoup d’entraineurs de clubs français aujourd’hui arrivent de l’étranger. Pourquoi les clubs font-ils plus appel à des personnes extérieures alors qu’on a de bons entraineurs, expérimentés, et qui connaissent le championnat ?

    Parce qu’ils ont des bonnes relations, de bons réseaux. Il n’y a que ça, c’est tout. Ils ont les bonnes personnes. Je suis allé en Chine et il y a aussi beaucoup d’espagnols, de portugais… Ils arrivent à mettre leurs réseaux en place un peu partout. Mais ils ne sont pas meilleurs que les entraîneurs français, il ne faut pas croire. Je trouve que les journalistes sont beaucoup plus indulgents avec eux qu’avec les entraîneurs français et je trouve ça regrettable. Je trouve que pour un même résultat, un entraîneur français va se faire démolir alors que l’entraîneur étranger, ça va passer, tranquille.

     

    Gillot souriant entrainement

     

    Justement, on voulait parler avec vous de votre rapport à la presse. Il y a eu de nombreuses critiques lorsque vous étiez entraîneurs, qui sont parfois allées très loin, notamment Christophe Dugarry et Pierre Ménès, pour ne citer qu’eux. On imagine que ça a dû être très compliqué pour vous, et surtout votre famille… Les avez-vous croisés depuis ?

    J’en ai reparlé avec Dugarry, oui. Après, quand on veut abattre quelqu’un, ce n’est pas difficile quand on a les micros. A l’époque, quand on jouait à 3 derrière, il n’y avait pratiquement que nous qui jouions comme ça, ils disaient que c’était un système défensif alors que c’était tout l’inverse. Après, on peut prendre n’importe quel argument pour démolir n’importe qui. Il se trouve que j’ai eu des problèmes avec certains journalistes, ce qui n’a pas plus des journalistes et comme entre eux, ils sont main dans la main, ça a fait boule de neige, évidemment. Mais je le savais, je m’en foutais. Je disais ce que j’avais à dire, ce n’était pas un problème, ça.

     

    Ces derniers jours, Ludovic Obraniak et Julien Faubert ont vanté vos compétences de technicien, mais ils ont également mis en avant le fait que votre communication n’était plus trop en adéquation avec le monde actuel du football, surtout avec les médias qui font parfois la pluie et le beau temps. Est-ce que cela vous a fait mal de parfois passer pour ce que vous n’êtes pas ?

    Peu importe. Moi, les gens qui travaillent avec moi ne vont pas se retrouver dans ce que les gens disent. Après, quand on est entraîneur, on ne peut pas tout laisser passer. Dans la vie, je ne suis absolument pas comme ça. J’ai été adjoint d’entraîneurs sympas, trop gentils et ils se sont fait démonter par les joueurs. Il faut mettre une barrière. Peut-être que si je reprenais une carrière d’entraîneur, je ferais autrement. Mais, on ne peut pas tout laisser passer. Le problème est qu’aujourd’hui, les entraîneurs se sont tellement tus que ça a été la pagaille avec certains joueurs. Avant, il y avait des présidents qui rentraient dans le show comme on dit, comme Bez, Tapie. Aujourd’hui, les présidents sont plutôt avec les joueurs qu’avec leur entraîneur. Et en plus, les entraîneurs font tout pour que les joueurs ne soient pas brusqués. Donc à un moment donné, les entraîneurs n’ont plus la mainmise sur les joueurs. Et après, on s’étonne qu’il y ait des retards, qu’il y ait pleins de choses qui ne vont pas, qu’il n’y ait pas de professionnalisme. Ça vient de là. Il faut une autorité car sans ça, on ne peut pas beaucoup avancer. Je ne regrette pas ce que j’ai fait. J’ai fait 10 ans comme ça, j’ai fait une belle carrière d’entraîneur. Si je n’avais pas agi ça, je n’aurais pas fait une carrière d’entraîneur. J’ai vu des entraîneurs qui ont commencé en étant trop sympas, ils ont fait 6 mois, se sont fait dégager et on ne les a plus jamais revus. Chacun son style, donc tout ça ne me dérange pas. Et dans la vie de tous les jours, je ne suis absolument pas comme ça.

     

    On dit que les personnes du Nord sont des personnes extrêmement joyeuses et heureuses de vivre, mais qui ne s’ouvrent pas aussi facilement à n’importe qui. Encore moins à ceux qui ne les respectent pas. Est-ce que vous vous reconnaissez dans cette description et est-ce que cela a pu avoir un impact dans vos relations de travail ou avec la presse ?

    Oui, peut-être. Après, vous savez, il y a toujours des joueurs qui ne jouent pas dans une équipe. Il y a deux façons de gérer : soit vous ne dites rien et vous attendez qu’ils vous demandent des explications, soit vous les convoquez dans le bureau pour leur dire que ce sont les meilleurs mais qu’ils ne vont pas jouer. Cette dernière option, ce n’était pas ma façon de faire. Mon bureau était toujours ouvert et je leur disais qu’ils pouvaient venir. Il y a des joueurs qui sont venus demander des explications, mais très peu. Quand on demande aux joueurs s’ils ont des questions, il n’y a jamais personne qui pose des questions. Moi, j’étais à leur disposition et ils ne sont pas venus. Je ne vais pas expliquer à tous les matchs à 15 joueurs pourquoi ils ne jouent pas. Je préfère m’occuper de ceux qui jouent. Il y en a qui préfèrent s’occuper de ceux qui ne jouent pas, c’est leur problème. Moi, je préfère m’occuper de ceux qui jouent.

     

    Lorsque vous étiez encore à Bordeaux, Lilian Laslandes, joueur emblématique des Girondins, avait fait quelques entrainements avec vous au niveau des attaquants et a arrêté du jour au lendemain. Il répète inlassablement qu’il n’a pas compris pourquoi il n’avait plus été appelé. Avez-vous une raison à cela ?

    Parce que j’avais un adjoint qui s’appelle Alain Bénédet, qui était professionnel et qui pouvait faire ce travail-là. Je n’ai rien contre Laslandes. Maintenant, c’est le président qui, quand je suis arrivé, m’a présenté des gens pour les faire travailler. Mais, moi, je n’ai pas des postes à l’infini pour faire travailler du monde, aux Girondins de Bordeaux.

     

    Lors de votre départ de Bordeaux, le nom de Zidane a été évoqué pour vous remplacer… Y avait-il une forte émulation au sein du club à ce moment-là et vous a-t-il d’ailleurs appelé comme vous lui aviez proposé ?

    Non (rires). Mais je pense que ce n’était pas dans les intentions de Zidane de venir à Bordeaux. Il était dans l’antichambre au Real, il attendait son heure pour travailler avec une équipe avec laquelle il a fait ce qu’il a fait. Non, franchement, je n’y ai jamais cru. C’était pour me déstabiliser je pense, une fois encore. Moi, je n’y ai pas cru mais j’aurais été content qu’il me remplace. Moi, à partir du moment où j’ai dit que je voulais partir, le président le savait depuis longtemps. Pour moi, que ce soit Zidane ou un autre… Au contraire, ça aurait été une fierté d’être remplacé par Zidane (rires).

     

    Francis Gillot

     

    Vous avez fait une remarque plutôt pertinente dernièrement, expliquant que de tous les derniers entraineurs passés depuis 10 ans à Bordeaux, aucun n’était en poste : Laurent Blanc, Jean Tigana, Jocelyn Gourvennec, Willy Sagnol, Ricardo, Gustavo Poyet… Y a-t-il une malédiction envers les entraineurs bordelais, est-ce que leur passage au club finalement entache leur image ou leurs compétences ?

    Oui, je pense que c’est ça. On parle tellement de Bordeaux, mais c’est l’image de Bordeaux qu’on attend… ce sont les titres d’il y a 10, 20, 30 ans, comme je vous expliquais tout à l’heure. Pour les entraîneurs à Bordeaux, c’est compliqué d’être dans les 3 premiers, avec une équipe qui n’en a pas le potentiel. C’est ce que je vous expliquais tout à l’heure : ce n’est quand même pas normal qu’après 400 matchs en pro, je n’ai eu qu’un seul club qui m’a contacté pour rester en France. C’est ahurissant, alors que j’étais aussi bon que quand j’avais commencé à Lens… même meilleur, puisque j’avais de l’expérience. Après, j’ai eu un moment difficile, physiquement et mentalement, sur les 6 derniers mois, mais ça c’était encore autre chose. C’était un mauvais passage, je savais que ça allait revenir.

     

    Bordeaux a été racheté par un fonds d’investissement américain. Tout est désormais axé sur le business et non plus sur le sportif en priorité, avec un ressenti de la disparition de l’âme des clubs… Que vous évoque ce type de rachat, en général et plus spécifiquement celui des Girondins ?

    C’est difficile à parler car je n’ai jamais vécu ce phénomène. Si ça amène de l’argent pour acheter de bons joueurs, mais le problème c’est que ces gens-là, ils arrivent et virent toutes les personnes du club qui sont là depuis 20 ou 30 ans et qui travaillent bien. Ça me dérange, ça. Mon fils était à Lille comme recruteur, et c’est la même chose qu’ils ont fait à Lille. Tout doucement, tout le monde est parti et c’est vrai qu’il n’y a plus d’âme, en fait. Ce sont des gens qui travaillent à Bordeaux avec leurs cœurs. Je ne connais pas les nouveaux mais ça ne doit plus être la même chose.

     

    A Bordeaux, le principal groupe de supporters, les Ultramarines, que vous avez bien connu, est en conflit ouvert avec la direction. D’ailleurs Frédéric Longuépée l’est un peu avec tout le monde (partenaires, supporters, salariés, …). Que représente pour vous les supporters dans un club, et est-ce qu’une situation comme celle-là peut durer ?

    Si ça dure, c’est sûr que pour les joueurs, ça ne sera pas l’idéal. Les supporters, c’est le 12ème homme. J’ai bien connu Lens, je sais ce que c’est. A Bordeaux, pour moi, ça s’est bien passé avec les supporters parce qu’on essayait de toujours faire les choses correctement. Mais après, quand ils ne sont plus derrière l’équipe ou la direction, ça n’augure pas de bons jours. Les problèmes actuels je ne les connais pas, je ne sais pas pourquoi il se passe ce genre de choses, mais c’est quand même incroyable. Les supporters bordelais, ce sont plutôt des supporters qui connaissent le foot, qui ne sont pas dans la dualité avec certaines personnes, je suis assez étonné que ça se passe comme ça, là-bas. Mais le fond du problème, je ne le connais pas. Je ne suis pas assez le club pour savoir.

     

    Pour terminer, vous disiez tout à l’heure qu’il existait toujours l’hypothèse d’entraîner de nouveau. Vous avez vraiment cette idée en tête ?

    Pourquoi pas. Je vais voir, j’ai encore un an à la Fédé. J’espère leur donner beaucoup de choses aux entraîneurs mais ils m’en donnent aussi. Je suis constamment entouré d’entraîneurs pendant toute l’année et ce dont on parlait tout à l’heure, au niveau du relationnel, maintenant, je sais comment faire. Je savais comment faire, avec les journalistes, mais je n’avais plus envie de le faire. Je n’avais plus envie de leur faire plaisir. Parce que quand vous vous asseyez derrière un pupitre après un match et que vous avez des gens dans l’assistance, des gens qui vont écrire contre vous le lendemain, quoi que vous fassiez, même si vous gagnez, vous n’avez pas envie de leur faire plaisir. Au début de ma carrière, je savais ce qu’il fallait leur répondre pour être bien vu, je ne suis pas plus bête qu’un autre. Mais je n’avais plus envie de le faire. Si je repars un jour, je pourrais le faire autrement.

     

    Un dernier mot ?

    Je voulais remercier les supporters bordelais parce qu’ils ont toujours été derrière moi. Je me souviens de la Coupe de France, qui a été extraordinaire. Mais je me souviens aussi du dernier match à Monaco, j’ai trouvé qu’ils avaient été sympas à la fin du match. Il n’y a pas eu de choses particulières, mais j’ai senti quand je suis passé devant eux qu’ils me saluaient et ça m’a fait chaud au cœur.

     

    Un très grand merci à Francis pour ces trois belles années, le respect que vous avez pour les Girondins de Bordeaux et ses supporters. Nous ne vous oublions pas et vous souhaitons tout le bonheur du monde pour la suite.

    Gillot Présentation Coupe de France 3