InterviewG4E : Fernando D’Amico : « Bordeaux est toujours l’une des plus grandes équipes de France »

Fernando D’Amico L’Equipe

Photo L'Equipe

Nous étions parti pour utiliser notre plus bel espagnol, mais l’ancien joueur du LOSC, Fernando D’Amico, a tenu à nous répondre en français. Un français d’ailleurs impeccable. Arrivé en France en 1999, signant au LOSC, le milieu de terrain argentin a passé quatre années dans le Nord, a tel point qu’aujourd’hui nous l’identifions toujours comme un joueur incontournable de Lille. A travers cette interview, axée sur les Girondins de Bordeaux, vous allez avoir le point de vue et l’analyse d’un joueur qui appréciait particulièrement le club au scapulaire, et qui sera attentif à la rencontre de samedi. Merci à Fernando pour le temps qu’il nous a accordé, et sa sympathie. Interview. 

 

Pour commencer, on va prendre un peu de vos nouvelles… Vous avez arrêté votre carrière de joueur professionnel il y a 10 ans maintenant. Vous vivez à Badajoz en Espagne où vous avez créé une école de football et une entreprise de management de joueurs. Comment ça se passe pour vous ?

Je suis écrivain aussi, j’ai déjà sorti deux bandes dessinées pour les enfants. Ca marche très bien, je suis vraiment très content, ici en Espagne. Je travaille toujours dans le football, je profite beaucoup. Après la fin de ma carrière, j’ai commencé mes études de coach, j’ai fait ma Licence Fifa, ici en Espagne. Et j’ai étudié aussi à l’université l’intelligence émotionnelle, pour pouvoir transmettre aux enfants mon expérience dans le football, avec la motivation, le mental, le jeu dans la tête. En ce moment, je suis dans un très beau projet, qui est long et qui prendra fin dans quelques années. Je ne suis qu’au début mais je suis très motivé et très content.

 

Vous êtes arrivé à Lille en 1999, lorsque le club évoluait en Ligue 2, l’année suivant le titre de Champion de Bordeaux en Ligue 1. Quel souvenir gardez-vous de cette équipe bordelaise de l’époque ?

Oui c’était une super équipe. Je me souviens qu’il y avait Dugarry et le brésilien Eduardo Costa, avec qui je m’accrochais dans le match à chaque fois. Je me souviens de Laslandes comme attaquant et d’un super match où on avait fait 2-2 à Lille avec un superbe but de Laurent Peyrelade. On était qualifiés pour la Ligue des Champions, c’était nous ou Bordeaux. Bordeaux a fini 4ème et nous, on a fini 3ème, on s’était qualifiés lors du dernier match à Monaco, que l’on avait gagné. Je me souviens que c’était de bons matches. Je crois que l’on avait perdu là-bas et qu’on avait donc fait match nul à la maison. C’était toujours des matches très difficiles, notamment là-bas à Bordeaux où c’était plus difficile. A la maison, c’était aussi de grands matches avec beaucoup de buts et un beau jeu. Bordeaux, je le caractérise toujours comme une des plus grandes équipes de France, donc c’était toujours difficile de jouer contre Bordeaux. Il y avait tellement de bons joueurs, Dugarry, Eduardo Costa, Laslandes, c’était de grands joueurs et de superbes matches.

 

Quelle image avait les Girondins de Bordeaux depuis l’extérieur ? Vous disiez que c’était un grand club…

Oui, un super club, un des meilleurs de France, avec Lyon et Nantes. Le PSG, à cette période, était plus bas. Les plus forts c’était Lyon, Bordeaux, Nantes, donc oui c’était un des meilleurs clubs de France à ce moment. Bordeaux, avec son histoire, il est toujours dans le Top 5, et ils sont toujours là !

 

Fernando D’Amico

(photo by Olivier Prevosto / Onze / Icon Sport)

 

Dans votre carrière, que ce soit à Lille (2000-2001 : 2-2, 1-0 / 2001-2002 : 2-2, 0-0) / 2002-2003 0-3, 2-0) ou au Mans (2003-2004, 0-0, 2-0), vous n’avez jamais gagné à Bordeaux. Était-ce un match compliqué à jouer contre Bordeaux ?

C’était toujours des matches difficiles. C’est vrai que l’on arrivait à gagner à Lyon, au PSG, à Marseille aussi, mais à Bordeaux, c’était compliqué. On avait perdu 1-0 une fois… Contre Le Mans, je ne me souviens pas bien, mais on avait échangé le maillot avec Mauricio Pochettino, l’actuel coach de Tottenham. J’ai toujours son maillot des Girondins de Bordeaux à la maison. Je le garde avec de très beaux souvenirs car pour moi Bordeaux c’était une grande équipe. En plus, Pochettino, il était international avec l’Argentine, c’était un gentleman, je me souviens d’avoir échangé ce maillot avec lui, quand je jouais au Mans. Quand je jouais à Lille, je sais que j’avais échangé mon maillot avec un autre joueur mais je ne me souviens pas, là, il faudrait que je regarde dans ma boite à maillots. Mais je te dis la vérité, je considère Bordeaux comme une superbe équipe, qui est toujours difficile à jouer, avec un beau et grand stade.

 

Ça vous aurait plu de jouer à Bordeaux ?

Ah oui, bien sûr ! Mais je suis arrivé à Lille et j’y ai passé de superbes moments. Je me sens Lillois. Pour moi, Lille, c’est l’équipe que j’ai le plus aimé dans ma carrière de footballeur. Mais vraiment si tu me poses cette question, je te réponds « et oui, pourquoi pas ! ». Jouer à Bordeaux, c’est arriver à jouer dans le TOP 5 de France et c’est toujours un plaisir de jouer dans des équipes aussi grandes que Bordeaux.

 

Et comment cela se fait qu’un argentin soit aussi attaché à un club du Nord, comme Lille ?

Je suis arrivé à Lille, en deuxième division et à l’époque, Lille a failli faire faillite l’année précédente, le club n’allait pas bien du tout. Mais j’ai passé 4 années de folie, où on n’a fait que monter. On avait une superbe relation avec les supporters et je trouvais que j’avais les mêmes valeurs humaines que les supporters de Lille : très proches, très solidaires et chaleureux. Je suis un footballeur très proche des supporters donc je me suis senti de suite très aimé par les supporters. On a créé une relation d’amour, de communion extraordinaire entre les supporters et moi. Après, tu sais, quand les choses marchent tellement bien… Tu arrives en 2ème division et 2-3 ans après, tu es en train de jouer la Ligue des Champions, ce n’est pas normal. Ce sont des choses qui n’arrivent pas. Je ne sais pas si c’est déjà arrivé en France qu’un club de 2ème division arrive à jouer la Ligue des Champions, comme ça, aussi vite. C’est le genre d’expérience qui te reste dans la tête et dans le cœur, à vie. A chaque fois que je vais sur Lille, les supporters me font sentir comme si je n’étais jamais parti de Lille. J’étais au match contre Chelsea, il y a 2-3 semaines, et j’avais l’impression que je jouais encore à Lille. Moi je me sens Lillois, même si je suis argentin, italien, je me sens français, je me sens Lillois et ça va rester à vie. Jusqu’à ma mort, je resterais très proche de Lille.

 

Pablo Francia Bordeaux

 

Beaucoup d’argentins sont passés par les Girondins de Bordeaux ces dernières saisons. On pense notamment à Fernando Cavenaghi, Valentin Vada, Alejandro Alonso… Mais au final, peu de joueurs argentins viennent en France. Est-ce qu’il y a une explication à cela ?

Je me souviens aussi qu’il y avait un joueur argentin à l’époque… Juan Pablo Francia, qui n’était pas très connu en Argentine d’ailleurs. Lui, il jouait à Bordeaux à mon époque. A mon avis, s’il y a un joueur très connu dans une équipe, après c’est lui qui fait des liens avec les autres joueurs […] C’est vrai qu’en ce moment il n’y a pas beaucoup d’argentins en France, sûrement qu’ils préfèrent partir en Espagne ou en Angleterre. Mais tu sais, ce n’est pas facile de s’adapter au championnat Français pour un argentin. Le championnat français est très rapide, très tactique, technique. L’argentin est plus un joueur d’aller-retour, des joueurs émotionnels. Moi, par contre, je me suis toujours considéré fait pour le championnat français, parce que j’étais très rapide, discipliné, très obéissant et tactique. Mais les argentins, ils sont pas très disciplinés, ce sont plutôt des joueurs émotionnels, qui ne gardent pas leurs positions, donc ce n’est pas facile pour les argentins le championnat français. Mais j’espère qu’à Bordeaux, vous aurez bien un nouvel argentin qui va vous faire rêver.

 

Il y a eu aussi Emiliano Sala qui a joué aux Girondins. Comment sa disparition a été vécue en Argentine ?

Moi, personnellement, ça m’a touché beaucoup car je me suis identifié à lui. Ce n’était pas un joueur très connu en Argentine, voire pas du tout. Il a fait une carrière, en démarrant très bas, comme moi en France. Il a réussi à s’imposer à Nantes, à devenir une idole et quand il a été transféré en Angleterre, ça m’a touché, car c’était un mec humble, très aimé par les supporters et les joueurs. Vraiment, ça a été un cauchemar. Même si je ne le connaissais pas, j’ai suivi l’histoire de près car c’est un véritable cauchemar pour tous les footballeurs. Je me suis senti identifié car ça aurait pu m’arriver à moi. Le pauvre est parti dans un avion pourri, avec des agents qui ne s’intéressaient qu’à eux. En plus, son père est décédé juste après… C’était un joueur qui ne méritait pas ça. Aucun joueur, aucun être humain ne mérite de mourir comme ça. Heureusement qu’ils ont retrouvé son corps pour la paix de sa famille et de ses copains. C’est un épisode noir dans l’histoire du football français et des footballeurs argentins.

 

Vous avez un frère jumeau, Patricio, qui a été professionnel aussi en France à la même période que vous. Vous êtes très peu de frères jumeaux à avoir évolué ensemble dans l’histoire du championnat de France (Rafael et Fabio (Nantes et Lyon), Zlatko et Zoran Vujovic (Bordeaux)). On imagine que ça doit être une fierté pour vous ?

Oui, pour moi, c’était extraordinaire. J’ai joué contre lui, quand j’étais à Lille et lui à Metz. On gagnait 2-1, j’étais titulaire et lui est rentré en cours de match. Je peux te dire que quand il est rentré, je n’avais plus de force. En plus, c’est mon frère jumeau, on était très proches tout petit et c’était vraiment bizarre. On a gagné heureusement. A la fin du match, je voulais échanger le maillot avec lui mais lui ne voulait pas, il était fâché. Je lui ai dit d’arrêter, qu’on était des frères (rires) et il a finalement échangé le maillot, c’était marrant. Je regrette de ne pas avoir joué avec lui dans la même équipe en Ligue 1, parce qu’ensemble, on s’entendait très bien. Depuis petit, on jouait ensemble dans la rue, dans les parcs à Buenos Aires, après dans les équipes. Mais je n’ai jamais compris pourquoi un coach ne nous voulait pas ensemble. Vahid Halilhodžić m’a dit « un joueur comme toi dans le vestiaire, c’est bien, c’est déjà beaucoup ! »… Parce que j’avais un fort tempérament. « Mais deux comme toi, on fait exploser le vestiaire ! » (rires). J’étais très chaud, avec la gnaque. Maintenant mon frère, il est coach en première division au River Plate Paraguay et comme moi, je viens de finir ma licence UEFA pro, il m’a dit que peut-être un jour, si les planètes arrivent à s’aligner, on pourrait être coaches en duo, avec une équipe en France, ça serait un rêve.

 

Vous avez joué de nombreuses années avec Matthieu Chalmé, formé aux Girondins, qui est revenu à Bordeaux plus tard, pour y devenir Champion de France. Quel souvenir avez-vous de lui ?

Lui, c’est un monsieur. Il est arrivé jeune à Lille. Un latéral droit qui a fait une superbe carrière, le profil de joueur qui est recherché : technique, léger, rapide et en plus, c’est un mec très respectueux, un monsieur. C’est une personne bien éduquée, toujours avec le sourire, très professionnel. Il a la classe des Girondins de Bordeaux.

 

Lille, comme Bordeaux, a été racheté par un fonds d’investissement ces derniers mois. Comment voyez-vous ce type de rachat, et pensez-vous que cela puisse être positif pour un club ?

On est d’accord, le football moderne en ce moment, il est dirigé vers ce modèle économique : un fonds d’investissement qui achète le club, qui met ses joueurs. Lille a passé des années très compliquées, et a réussi à retourner la situation. Je crois que dans ces projets, il faut que les propriétaires respectent les valeurs du club et les supporters, ils ne peuvent pas réussir seulement avec le modèle économique. Je crois qu’il faut faire, être en communion avec les valeurs et les supporters et c’est ça qu’a compris le LOSC. Il a réussi à se rapprocher de ses supporters. Tu ne peux pas les laisser de côté, la philosophie du club. Bordeaux, je ne connais pas les investisseurs du club mais j’ai fait une étude très minutieuse de ce type de rachat et il est prouvé que si tu oublies l’identité d’un club, tu ne peux pas réussir. Si tu arrives à faire ce mélange, sur la durée, avec de la sincérité, c’est un beau projet économique.

 

Que pensez-vous de cette équipe lilloise cette saison et peut-être réitérer sa saison dernière ?

Je crois que ça va être difficile de faire le même championnat, car maintenant, il y a la Champions League. Les joueurs vont être plus fatigués. Ca va être différent mais les joueurs qui sont arrivés comme Yazici, ou Sanches, ils ont du mal à s’intégrer au jeu à la lilloise. Par contre, Osimhen, il est en train de cartonner. A mon avis, Galtier est en train de travailler dur, j’ai confiance en lui. L’année dernière, il a fini comme meilleur coach du championnat français. Je crois que Lille, ça ne va pas être facile car ils vont devoir gérer la Ligue des Champions et le championnat. Mais s’ils arrivent à s’en sortir d’ici à quelques mois en continuant de gagner à la maison pour le championnat, je pense que pour la 2ème moitié de championnat, ils peuvent aspirer à se qualifier en coupe d’Europe l’année prochaine. Par contre, d’ici à Décembre, c’est une période fondamentale pour eux.

 

Lille-Bordeaux2

 

Samedi après-midi, Lille accueille les Girondins de Bordeaux. Lille reste sur une défaite en championnat et joue un match de Ligue des Champions en milieu de semaine. Pensez-vous que cela va avoir un effet sur le match de samedi face à Bordeaux ?

C’est sûr. Mercredi, ils ont un match assez intense. La Ligue des Champions ça prend beaucoup d’énergie et d’intensité. Mais si Lille fait un bon résultat et que Galtier arrive à récupérer les joueurs blessés, Lille reste une équipe très costaude à domicile, en championnat. Mais ça ne va pas être un match facile. Les Girondins ont le même nombre de points que nous, avec un but en plus au goal-average. Ca va être un super match. Lille-Bordeaux, ce sont toujours des matches spectaculaires. Je ne pourrais pas y assister car j’ai beaucoup de travail en ce moment mais c’est vraiment un match à voir. Si on arrive à avoir une victoire en Ligue des Champions, ça va faire du bien pour le mental. Mais ça ne va pas être facile !

 

Un petit pronostic pour samedi ?

Je crois que Lille va gagner en marquant beaucoup, beaucoup de buts (rires). Au moins, deux buts d’Osimhen !

 

Merci beaucoup Fernando !

Retrouvez Fernando ICI sur son site internet.