InterviewG4E. Bernard Lions : « Tu vas repartir avec un projet minimaliste qui n’augure rien de bon pour les Girondins. Et j’en suis réellement meurtri »

Bernard Lions

Après une première partie concernant le genèse et le rachat des Girondins de Bordeaux, nous allons aborder, pour cette seconde partie avec Bernard Lions, la situation actuelle du club. Mais pas que. Paulo Sousa sera aussi évoqué par le journaliste L’Equipe, tout comme ses souvenirs des Girondins, lui qui a été envoyé spécial en Gironde pendant plusieurs années. Sans oublier d’anciens bordelais désormais à l’AS Saint-Etienne, son bastion depuis quelques années également. Voici la seconde et dernière partie de notre entretien avec Bernard Lions, que nous remercions une fois encore chaleureusement.

 

En ce qui concerne l’avenir proche des Girondins, on parle une fois encore d’un déficit cette saison, agrandi par GACP, et des restrictions encore plus importantes pour la saison prochaine selon L’Equipe. Comment vous le voyez ce club, dans un avenir proche, s’il n’y a toujours pas de vente ?

Là, il y a no future… J’ai vu leur match il y a une quinzaine de jours à Saint-Etienne, je vois à peu près quels sont les axes de communication de Paulo Sousa, qui je pense est un vrai technicien de football, qui a une vraie compétence, avec une vraie vision, un projet de jeu, etc… Il a compris qu’il n’y arriverait pas et entre les lignes, j’ai compris qu’il partirait en fin de saison. Donc vous risquez de vous retrouver au point zéro, avec des investissements que je n’ai pas très bien compris si on parle plus terrain. Vous avez pris le petit Yacine Adli qu’il faut installer, laisser grandir car je pense que c’est vraiment un joueur de qualité et en même temps vous avez pris Rémi Oudin. Je ne comprends pas et cela sans remettre en cause sa qualité de footballeur. Rémi Oudin, c’est un investissement qui est lourd quand même et que je n’ai pas compris. Je n’ai pas l’impression non plus que l’Academy qui a été mise en place à Bordeaux va porter ses fruits dès la saison prochaine. Donc il faut se préparer à une saison de nouveau difficile.

 

Depuis l’arrivée de King Street, il y a eu au moins une éclaircie dans la grisaille avec l’arrivée de Paulo Sousa avec une méthode, une philosophie de jeu… même si cela met du temps à se matérialiser évidemment. Que pensez-vous de lui et du travail qu’il a effectué à Bordeaux depuis son arrivée ?

Il existe plusieurs types d’entraîneurs. Il y a ceux que l’on appelle des entraîneurs de Président. Ce sont ceux qui savent très bien communiquer et se vendre. Il y a des entraîneurs à l’ancienne, qui sont un peu dépassés car ils ont des méthodes de Papa et on voit qu’aujourd’hui avec la nouvelle mentalité chez les jeunes, cela ne fonctionne pas ou plus très longtemps. Et il y a les entraîneurs modernes, qui savent manier la rigueur, qui maîtrisent leur sujet, qui ont un projet de jeu, avec des idées très précises. Ils savent où ils veulent aller. J’ai l’impression que Paulo Sousa fait partie de cette troisième catégorie et c’est pour ça que je pense qu’il ne restera pas à Bordeaux. Je ne suis pas dans le secret des dieux encore une fois, mais quand on voit ce qui se passe avec Villas-Boas à Marseille, qui est quand même un entraîneur qui a fait ses preuves même si sa carrière est un peu déclinante, il vient et il sait exactement à quoi s’attendre. Il sait quels sont les problèmes financiers auxquels il va se heurter et on lui donne un problème avec toutes les données et il parvient à le résoudre parce qu’au départ on lui expliquait exactement de quoi il en retournait. J’ai l’impression que Paulo Sousa, il ne peut pas résoudre ce problème et il va laisser tomber car on ne lui a pas donné toutes les données, du moins les vraies. Ça m’a l’air d’être quelqu’un d’intelligent et il a compris que le problème était insoluble. Il a compris qu’il ne réussirait pas à Bordeaux. Et comme ses prédécesseurs, il a du mal à réussir.

 

On note qu’il a opté pour un changement de stratégie depuis son arrivée. Il a débuté avec un nouveau système de jeu innovant, puis il est revenu sur un système de jeu classique. Et on voit aussi que dans sa gestion d’équipe, il change. Au début, il supportait tous ses joueurs et maintenant il les critique davantage dans la presse parce que certains manquaient de volonté, n’ont pas la culture de la gagne, comme lui l’a. Cela ne présage rien de bon concernant sa présence à Bordeaux la saison prochaine.

Pour moi, il est parti. Mais je ne suis pas Madame Irma. Cependant, de ce que j’ai entendu après le match à Saint-Etienne, c’est ce qui se dégage. Il a compris. Le problème qu’on lui a posé, je ne dirais pas qu’on lui a menti, mais ça y ressemble un peu. On te demande de résoudre un problème avec une équation qui est fausse. Il en a tiré les conséquences, il a vu que le problème était insoluble, qu’il n’allait pas le résoudre et qu’il allait partir avant qu’il ne soit trop tard. Il fait partie des entraîneurs qui sont jeunes et prometteurs et il ne peut pas non plus se permettre de se tromper, parce qu’on les a trompés. Après, il va falloir repartir pour Bordeaux. Ils ont fini avec un budget d’exploitation de -25M€. C’est un fonds de pension qui n’a pas vocation à remettre dans le pot chaque année pour combler les déficits structurels. Il va y avoir un allègement de la masse salariale, on va vendre ce qu’on peut vendre. Tu vas repartir avec un projet minimaliste qui n’augure rien de bon pour les Girondins. Et j’en suis réellement meurtri. Comme j’ai dit tout à l’heure, Bordeaux est en train de redevenir un club lambda du championnat de France, c’est une réalité.

 

Titre Champions 2008-2009

Photo Icon Sport

 

Vous avez d’ailleurs forcément des souvenirs de grands Bordeaux que vous avez connus, que ce soit dans les années 80 ou plus récemment dans les années 2000. Quel est pour vous le Bordeaux le plus « fort », et le Bordeaux qui vous a fait le plus vibré ?

Il y en a eu tellement. Mais le Bordeaux 1984-1986, quand Bernard Lacombe, le buteur à tout faire, marque un coup-franc à Rennes, alors que c’était un pivot de hand. Cette période avec Bernard Lacombe, Dieter Müller, Jean Tigana, Alain Giresse, René Girard… Ces matches exceptionnels notamment face à la Juventus Turin de Michel Platini. C’était l’époque où je m’éveillais au football, j’avais une quinzaine d’années. Ce sont des matches qui m’ont marqué parce c’était une équipe qui existait, qui régnait sur le championnat de France mais aussi en Europe. Ils ont réussi à faire trembler la Juve, avec une frappe extraordinaire de Patrick Battiston. C’était les Girondins d’Aimé Jacquet, c’était une équipe extraordinaire. J’avais une passion pour tous ces joueurs car c’étaient de très grands joueurs. Quand ils ont organisé un match amical contre le Naples de Maradona, l’argentin est arrivé à Bordeaux et il a demandé à tout le monde : « il est où » ? Les gens ne comprenaient pas qui il voulait voir. Et il demandait à voir ce petit très grand joueur qu’était Alain Giresse. Maradona avant le match avait demandé à ce qu’on aille chercher Giresse dans le vestiaire pour aller sur la pelouse pour faire une photo avec Giresse. Les gens ne se rendent pas bien compte comment ces joueurs étaient immenses : Giresse, Trésor, Girard, Lacombe… C’était un Bordeaux qui m’a vraiment fait rêver et il est entré dans mon cœur.

Le deuxième souvenir est à moitié professionnel et personnel, mais ce sont les Girondins de Bordeaux de Laurent Blanc. J’ai vécu la naissance d’un Président, de Laurent Blanc, en tant que joueur. Ma génération est celle de France 98. Et j’ai assisté à la naissance d’un grand entraîneur. A l’époque, cela paraissait très simple ce qu’il a fait à Bordeaux. Si on prend un peu de hauteur et de recul, ce qu’il a fait à Bordeaux était quand même assez remarquable. J’ai adoré le 2007-2010, parce qu’il y avait des joueurs incroyables, c’était une aventure humaine incroyable et je dis ça en dehors de mon affection pour Laurent Blanc et Jean-Louis Gasset. Il y avait des joueurs incroyables comme Fernando Cavenaghi, Marouane Chamakh. Ce que Laurent Blanc et Jean-Louis Gasset ont réussi à faire avec Yoann Gourcuff, à l’époque, ça paraissait très simple. Mais Yoann, je le connaissais depuis ses débuts, quand je suivais aussi le football italien, on était souvent en contact et il m’avait demandé mon avis quand il était en contact avec les Girondins. Je lui avais dit que Bordeaux était bien et il y est allé pour atteindre le sommet. On dit qu’elle a fait qu’un one-shot mais elle a mis quand même fin à l’hégémonie de Lyon, mais derrière ils ont quand même fait mieux qu’exister en Ligue des Champions. Ils ont joué contre de grosses équipes, la Juve, le Bayern, je me rappelle de ces matches-là qui étaient extraordinaires, avec des coups tactiques de Laurent Blanc. Une super époque qui a été entrecoupée avec la fin de l’aventure de Ricardo qui était une blessure. On se souvient de ce dernier match à Toulouse où Elmander met 3 buts et prive Bordeaux de l’Europe. Ça avait été un peu un sabordage des joueurs vis-à-vis de Ricardo et après il y a eu l’année de Jean Tigana. J’y suis resté 5 ans et cette période des 3 ans avec Laurent Blanc a été incroyable. J’ai vu la naissance d’un grand entraîneur, j’ai vu comment il était parti, comment il évoluait au quotidien. On parlait de Paulo Sousa, c’est la même chose. Laurent Blanc savait exactement où il voulait aller. Et comme on ne réussit pas tout seul en tant qu’entraîneur, il a eu la chance d’avoir une bonne génération de joueurs, dont certains formés au club : Benoit Trémoulinas, Pierre Ducasse, Marouane Chamakh, Grégory Sertic, Abdou Traoré, Henri Saivet… Avec ces joueurs-là c’était un tout. Et il y avait un Président, un directeur général et tout le monde était en phase avec leur entraîneur. Ils étaient tous focus sur ce qui était important : ce qui se passait sur le gazon. Ils faisaient tout pour que l’équipe gagne et qu’elle fonctionne, et le reste découlait tout seul. Je me rappelle que tout le monde a en tête ce but extraordinaire de Gourcuff contre Yepes du PSG mais je me rappelle surtout d’un stade Chaban Delmas, qui était loin d’être plein. Les gens se sont piqués petit à petit à l’aventure girondine, ils sont revenus au stade et il y a eu des ambiances formidables. Le lendemain du titre sur la place des Quinconces il y avait plus de 50000 personnes, il y avait une communion qui s’est faite parce que les bordelais se sont reconnus dans leur équipe. Il y avait des joueurs supérieurs à la moyenne comme Fernando Cavenaghi, des ambianceurs comme Souleymane Diawara, des grands joueurs comme Alou Diarra, des joueurs emblématiques comme Marc Planus, Ulrich Ramé… C’était une équipe complète sur toutes les lignes et j’insiste sur le fait que c’était tout un club qui était focus sur la réussite sur le terrain. De là, tout a découlé : tu as bonifié les joueurs que tu as pu revendre derrière, tu as eu des résultats qui t’ont permis de remplir un stade et de vendre des maillots. On n’a pas fait les choses à l’envers, on n’a pas commencé par le marketing et la création d’une marque qui ne repose sur rien. Non, on commence par gagner des matches, on fait tout pour que sportivement, ça se passe le mieux possible et le reste viendra tout seul.

 

Vous êtes maintenant envoyé spécial pour L’Equipe de l’AS Saint-Etienne, où évolue plusieurs anciens bordelais. On souhaiterait faire un point sur deux d’entre eux, à commencer par Zaydou Youssouf. Que pouvez-vous nous dire sur lui ?

J’ai parlé de Zaydou Youssouf, il y a quelques années, avec Patrick Battiston qui m’en disait le plus grand bien. Il me disait que c’était un joueur incroyable qui avait de très grandes qualités… Je viens à Bordeaux, voir un match au Matmut et il était titulaire dans l’axe. J’étais content de pouvoir enfin le voir jouer depuis le temps que Battiston m’en parlait et au bout d’un quart d’heure de jeu, il s’est blessé et est sorti. Je ne l’ai pas vu jouer mais c’est un joueur que j’ai suivi, parce que quand Patrick Battiston et Yannick Stopyra te parlent de joueurs, tu peux leur faire entièrement confiance. Je n’ai absolument pas compris comment Saint-Etienne a pu acheter un joueur comme Youssouf à ce prix-là. Quand j’ai su qu’il allait venir à Saint-Etienne à ce prix-là, j’ai cru que je n’avais pas compris quelque chose. Et je pense que c’est une énorme erreur qui a été commise par les Girondins de Bordeaux de le laisser partir. Je sais que ça a été compliqué pour lui, qu’il ne s’y sentait plus trop bien. C’est un formidable joueur qui n’a pas eu de chance parce qu’il devait s’installer petit à petit car c’est encore un jeune joueur, mais l’équipe a mal tourné. Il y a eu beaucoup de blessés à son poste donc il a enchaîné les matches et puis ce qui devait arriver, arriva, il s’est blessé à son tour à Strasbourg. Il a eu le même souci au genou gauche qu’il avait eu à Bordeaux un an auparavant. Il y a donc une petite polémique disant que Bordeaux ne l’a pas fait opérer pour pouvoir le vendre. Mais c’est un vrai très bon joueur. C’est un joueur qui va exploser dans 2-3 ans en Angleterre. C’est un joueur box-to-box, il est puissant, athlétique et physique, je pense que c’est un joueur d’axe et non un joueur de couloir. Il a une ambition mesurée mais il est déterminé. En plus, il a retrouvé sa chérie qui est maintenant son épouse, Nawëal Ouinekh, qui est bordelaise et joue aujourd’hui à Saint-Etienne aussi. Ce qui est rigolo, c’est qu’elle est milieu de terrain et gauchère, comme lui, et ils jouent avec le même numéro de maillot.

 

Et en ce qui concerne Sergi Palencia ?

Pour Sergi Palencia, j’ai toujours été un peu plus sceptique car il vient avec l’équipe Made in Masia, le centre de formation du FC Barcelone. On nous l’a présenté comme un défenseur polyvalent et Ghislain Printant, l’entraîneur de l’époque, l’a fait jouer à gauche en préparation et ça a avait été une catastrophe. Ils l’ont fait jouer à droite pour faire la doublure de l’ancien bordelais Mathieu Debuchy, mais j’ai été plus sceptique, ça n’a pas trop fonctionné. Il n’a pas eu beaucoup de chance non plus car quand il a joué dans une défense à trois centraux à Marseille et il a fait son meilleur match là-bas, mais malheureusement Amavi lui a à moitié pété la cheville, et on ne l’a pas vu pendant 3 mois. Et maintenant, Claude Puel ne veut plus en entendre parler car il l’estime trop faible pour jouer en Ligue 1. Donc Zaydou Youssouf, c’est une promesse remise à plus tard et Sergi Palencia, dire que c’est un échec, c’est dur pour lui, mais il n’est même plus dans les 18…

 

Magic Fans

 

Il y a un rapprochement entre les supporters des Verts et des Girondins, les Magic Fans et les Ultramarines. Qu’est-ce que cela vous inspire, parce qu’il s’agit de quelque chose de plutôt rare dans le football ?

C’est unique et je pense que le bas du foot a du bon. Ils se sont rencontrés lors d’un tournoi entre supporters, ils avaient joué les uns contre les autres et les capos de chaque côté s’étaient liés d’amitié. Ça commence à dater d’une vingtaine d’années maintenant. Je trouve ça absolument admirable et génial. Quand je pense aux images de l’avant Saint-Etienne/Marseille du 2 février où il y a eu des scènes de violences inouïes entre supporters stéphanois et marseillais, qui sont aux antipodes total du foot, du sport. C’est la négation de ce formidable champ de partage, d’émotion et de respect.

Par contre, sur cette amitié, j’avais été stupéfié sous l’ère de Ricardo, j’étais à la boutique de Liverpool, le jour du match Liverpool-Bordeaux et je tombe nez à nez avec des mecs des Magic Fans. Ils m’ont dit qu’ils étaient venus assister au match avec les Ultramarines, car ils ne pouvaient pas voir des matches d’Europe avec Saint-Etienne cette saison-là, ils venaient supporter les Girondins pour vivre leur passion. Je me dis que si on peut vivre sa passion de si près, de façon si intelligente, moi je dis bravo. Et quand je suis parti en Ukraine cet automne pour suivre Saint-Etienne en Ligue Europa, je me suis retrouvé à l’aéroport d’Hanovre, avec un des capos des Ultramarines, qui venaient pour supporter Saint-Etienne parce que Bordeaux n’était plus en Coupe d’Europe. C’est ma définition du football et du supportérisme en France. On peut ne pas porter les mêmes couleurs mais au final, on porte tous la même passion et le même amour pour le football. Et si ce n’est pas le cas, on n’a rien à faire dans un stade.

Un très grand merci à Bernard Lions pour le temps qu’il nous a accordé, et la qualité de ses réponses.

Nous lui souhaitons une bonne fin de saison quand elle aura lieu. A bientôt ! :)

Vous pouvez retrouver la première partie de notre entretien ICI

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