S. Dubeau : « J’ai rêvé de faire ce métier-là »

Serge Dubeau était le médecin des Girondins de Bordeaux jusqu’à la fin de l’année dernière. Mais ce qu’il sera toujours, c’est un passionné. Passionné par son métier, passionné par les relations humaines, avec une droiture sans faille. Nous n’évoquerons pas son départ du club au scapulaire, par choix. En revanche, nous traiterons de son approche du football vis-à-vis de son métier au travers d’une interview passionnante et enrichissante. Aujourd’hui, bien que le côtoyant depuis des années sans réellement l’approcher et discuter profondément, nous avons découvert un homme riche de souvenirs, désireux de voyager – car il n’a que très peu pu le faire avec des emplois du temps chargés – mais aussi fier de ce qu’il a accompli dans le plus strict cadre de sa profession. Sans ne jamais déborder et en laissant qui plus est une image irréprochable. De retour pleinement à son cabinet médical situé au Bouscat (265 Avenue Eysines, 33110 Le Bouscat), il pourrait être le médecin dont vous avez besoin : attentif, à l’écoute, pour soigner au mieux ses patients. Car oui, Serge n’est pas ce genre de médecin qui expédie ses visiteurs en cinq minutes pour faire du chiffre, non, ce n’est pas ça qui le rendra riche. Cette richesse est le contact avec les gens, qu’il ne braderait pour rien au monde car c’est elle qui le fait avancer. En plus, à coup sûr, il aura certainement une petite anecdote pour vous faire patienter lorsqu’il vous auscultera… Interview.

 

 

Comment allez-vous Monsieur Dubeau ?

Mieux. Physiquement mieux, parce que j’ai eu quelques soucis de santé. Et oui ! Même les médecins peuvent devenir des patients !

 

Vous avez pris des vacances en début d’année…

Je suis parti quinze jours, oui. On a des amis très proches à Singapour avec ma femme, et j’en ai profité pour aller les voir. On a fait un détour par Bali ! C’est bon pour les jeunes comme vous, pour faire du surf et la teuf, etc (rires).

 

Oh ! Les jeunes aiment bien aussi les pays où l’on peut visiter de nombreux sites, comme le Pérou, le Mexique…

Mon rêve, c’est l’Amérique du Sud. Je n’y suis jamais allé, mon rêve est d’aller au Brésil. Mon grand-père paternel était brésilien. Mon arrière-grand-père y avait émigré au 19ème siècle vous voyez. J’ai été élevé plus ou moins par mes grands-parents et je n’entendais toujours parler que du Brésil ; mais je n’y suis toujours pas allé… à mon grand désespoir !

 

Pourtant vous devez avoir quelques contacts issus des Girondins…

Mon copain Ricardo m’attend, Fernando et autres bons amis… J’ai des bons copains là-bas. C’est décidé, il faut prendre les billets d’avion, il faut prévoir le truc. Mais oui, mon rêve c’est d’aller en Amérique du Sud.

 

Serge coupe alors notre conversation…  « Je tenais à vous féliciter pour ce que vous faites, il faut que je vous le dise. Je dis chapeau, parce que je regarde Girondins4ever évidemment. Et que je trouve que vous faites un super travail […] C’est un des kinés qui m’a alerté un matin et qui m’a dit ‘Regarde-moi ça ! regarde la photo qui a été prise,  et il n’y a pas longtemps !’. Je me suis dit c’est fou quand même. Et en plus on ne sait pas qui c’est, ils sont là autour mais on ne sait pas où ils sont. Ça c’est génial, je dis bravo les gars, je trouve ça très bon »

 

Merci oui, c’est un ‘travail’ bénévole, mais qui est très prenant, oui.

J’ai connu cette situation qui n’est pas facile parfois.

 

Qu’est-ce qui vous a fait tenir 25 ans au sein du club ? Est-ce que vous n’allez pas avoir un manque aujourd’hui ?

Terriblement. Vous imaginez, pendant presque 25 ans, tous les jours j’ai fait la route pour aller au Haillan. Tous les quinze jours j’étais au Stade Lescure. Plus tard, au début des années 2000, je faisais aussi les déplacements. Au départ, je faisais le centre de formation et les professionnels, avec un autre médecin, mais j’étais tout le temps sur place. J’avoue que je garde un souvenir extraordinaire du centre de formation car c’est vraiment là qu’on apprend le métier.

 

Et c’est aussi un peu plus proche de la ‘vie réelle’, la ‘vraie’ vie…

Oui, voilà. C’est ce que j’allais dire. Là, on est au cœur des problèmes. Là, il n’y a pas d’enjeux financiers, de performance extraordinaire. Il y a simplement à faire attention à des jeunes gamins qui ont besoin de soutien aussi bien médical que psychologique. Je trouve qu’on a fait un travail – et surtout avec Guy Dubois qui était à l’époque au centre de formation, mais aussi les coaches des divers groupes – extraordinaire : on restait parfois discuter avec ces jeunes jusqu’à 22h, 23h… Vous savez, des gamins qui sont pris dans les centres de formation, et qu’après quelques matchs, ils n’ont plus leur place dans l’effectif de façon probablement légitime, il faut s’en occuper. Ils sont à Bordeaux, loin de chez leur foyer familial, et leur situation devient compliquée. Il faut leur parler, être proche d’eux. J’ai beaucoup, beaucoup aimé ce travail et j’ai appliqué un petit peu cette approche chez les pros. Tout le côté paillettes, et ce qu’on peut penser sur le monde du football, je l’ai éludé au maximum.

 

Pour vous consacrer uniquement à votre corps de métier…

Oui, c’était le bonhomme, celui qui était en face de moi qui comptait. Ce n’est pas un joueur de football, c’est un homme d’abord. Et avec cet homme, si vous faites ce qu’il vous semble bon de faire, vous avez un sportif en bonne santé et bonne forme. Quand on est médecin, en premier lieu, c’est la personne qui est en face de vous qu’il faut prendre en charge. Si vous le faites dignement et correctement, cela peut faire un joueur en forme physiquement et moralement ; ce qui rendra ensuite service à l’équipe, au club, etc. J’ai toujours exercé de cette manière ; je n’ai jamais fonctionné en me disant ‘ce joueur doit absolument jouer les deux matches, et puis on verra si ce sont les matchs de trop qui peuvent entraver sa carrière’. Certes, le médecin d’un club sportif est incité à travailler avec « obligation » de résultat (ce qui n’est pas dans le code de déontologie), mais il doit tout de même prendre du recul et certaines précautions. Je tiens à dire que les Girondins ne m’ont jamais contraint à changer ma façon de travailler.

 

 

Serge Dubeau/ Cedric CARRASSO / Serge DUBEAU (medecin)

 

 

On tire un peu sur les joueurs, pour parfois éviter des opérations. On a vu plusieurs cas, comme celui de Cheick, même si le problème est plus ancien.

Oui, il y a aussi des cas particuliers comme Cheick, mais aussi bien d’autres. Au club, je ne suis plus dans mon cabinet : le fonctionnement devient un peu différent. On dépend aussi du staff technique, des obligations de résultats pour ce staff technique et pour le club. Les décisions sont prises parfois de façon collégiale. Quand vous venez dans mon cabinet, je ne demande pas à dix personnes si je dois vous donner un antibiotique ou pas… C’est moi qui décide, point. Et si vous êtes en désaccord avec moi et bien je vais vous proposer de changer de médecin parce que sinon cela ne marchera pas. Et c’est aussi la volonté des joueurs qu’il faut prendre en considération : il y a le joueur qui décide d’assumer son problème d’une certaine façon, en fonction de sa réflexion sur son avenir professionnel.

 

C’est ce qui fait l’attrait de votre métier, c’est que chaque cas est différent

C’est certain. Mais au départ, pour moi, c’est d’aimer les joueurs de football. J’ai rêvé de faire ce métier-là. J’étais gosse, j’allais avec mon grand-mère, puis mon père au stade. J’étais même abonné en deuxième division, et il n’y avait plus grand monde. Il n’y avait pas d’argent, personne n’était intéressé par cette deuxième division, et je me suis occupé de la sécurité du stade, au niveau de la santé des spectateurs. Et j’étais abonné en même temps, je n’ai vu qu’un but de la saison puisque j’étais constamment appelé pour un incident dans le stade. J’ai fait ça dix ans, bénévolement. Entretemps, je suis devenu vacataire au centre de formation. Cette assistance médicale du stade, je peux vous dire que c’est du stress parce que sur 25000 personnes, il y a toujours un souci plus ou moins grave.

 

Pourquoi faisiez-vous ça ?

Pour l’amour du footballeur. Il faut aimer les footballeurs pour faire ça durant toutes ces années. Le reste, l’environnement des footballeurs, les agents, je ne m’en suis jamais occupé. Je n’ai jamais demandé à un joueur s’il allait être transféré, ou autre, je n’ai jamais demandé quoi que ce soit. Par respect. Et puis aussi pour les rapports que j’ai eu avec les joueurs, qui pour certains sont de bons copains, qui sont pour certains aujourd’hui des ‘retraités’ (rires) comme Duga, Zidane,Roche, Pauleta et Basto… avec qui on communique toujours, et des entraineurs comme Ricardo, Muslin, Baup,…

 

Forcément, on tisse des liens, peut-être aussi avec des personnes qui sont un peu hors contexte que vous avez décrit, un peu ‘ancienne école’ aussi…

Peut-être aussi. Tout à l’heure Elie Baup m’a appelé pour prendre de mes nouvelles. Avec Élie, on s’appelait ‘mon frère’, parce qu’on des origines semblables. Les joueurs m’envoient de délicats SMS… Et ça, c’est la récompense d’un quart de siècle passé au sein des Girondins de Bordeaux.

 

Il faut cette relation « d’humains » pour que vous puissiez être aussi longtemps au club, de toute façon, ce dont vous avez besoin pour être épanoui.

Je fonctionne comme ça. Même en cabinet je suis comme ça. Ça a toujours été ma nature et je ne pourrais pas faire médecin en voyant des gens toutes les cinq minutes, je ne sais pas faire. Je ne serai jamais riche, mais je m’en fous. Je préfère passer du temps avec les gens. Les joueurs savaient et savent d’ailleurs toujours, que je suis joignable 24h/24 tous les jours de l’année, pendant les vacances ; le téléphone est à côté de moi. Ce sont des jeunes, il y a parfois des coups de téléphone tard parce qu’il y a un petit souci, qui n’est pas toujours footballistique. Mais par contre c’était du donnant-donnant. Je leur ai toujours dit qu’ils pouvaient tout me demander, il n’y a aucun souci. Par contre, il faut être réglo avec moi. Il faut que la confiance soit réciproque. Et franchement, je n’ai jamais été déçu.

 

Vous voyez, c’est quand même un peu en contradiction avec le monde que vous décrivez, parce qu’on arrive à retrouver des hommes.

Oui, tout à fait. Souvent, je leur disais ‘Quoi qu’on dise sur vous, profitez de ce que vous faites, parce que dites-vous bien une chose, si vous n’étiez pas là, on ne serait pas là non plus ; et nous sommes nombreux dans ce cas-là. Si vous ne courrez pas sur les terrains le samedi soir, tous ces gens qui gravitent autour, et cela va du mec du loto sportif, aux agents, aux intermédiaires, tout ceux-là souffriraient d’un grand manque’. Moi, j’ai un métier, mais j’ai aussi gagné ma vie grâce à eux. Et quand je les soignais, je leur disais que ce n’était pas pour moi que je le faisais, mais uniquement pour eux, dans leur intérêt. D’abord je soigne un homme. Et je n’ai aucun regret sur mes 25 ans, aucun regret de quoi que ce soit.

 

Et votre conscience pour vous

Ah oui, oui. Je ne suis pas quelqu’un qui peut vivre avec un truc à l’envers dans la tête.

 

Vous vous diagnostiquez bien donc (rires)

Oui, ce n’est pas que je me connais, mais c’est ma nature. Vous savez, c’est tentant dans ce milieu-là. Vous ne m’avez que très peu vu dans les journaux, c’est vraiment exceptionnel. Vous n’avez jamais vu ‘Docteur Dubeau, grand médecin des Girondins de Bordeaux’. Ça ne m’a jamais préoccupé.. Ma vie c’était ça, être bien avec mon groupe de mecs. Voilà ce que je peux vous dire, et que cela me manque beaucoup… Cela faisait bien vingt ans que je n’avais pas de week-end normal. Vous connaissez ça vous aussi ? Samedi, dimanche, boulot, et lundi on repart. Mais c’est une autre vie qui s’ouvre à moi et mes proches.

 

Vous n’étiez pas seul, avec notamment toute l’équipe médicale, qui doit vous manquer également.

Ah mes kinés aussi, sans qui je n’aurais pas pu faire ce travail parce que c’est eux qui travaillent énormément également. Ils sont là au quotidien et ce sont des garçons qui travaillent bien, qui sont attentionnés, qui ne regardent pas les heures, qui sont toujours disponibles. J’étais un peu leur patron entre guillemets, mais je n’ai jamais eu à dire ‘Jacques ou Alex, toi c’est samedi de 9h à 12h, toi David ce sera de telle heure à telle heure’. Ils sont dévoués à leurs métiers et aux hommes, et c’est ça qui est extraordinaire, d’aller travailler tous les jours avec des gens comme eux. Même les intendants, l’attachée de presse, le responsable vidéo… On se fait le bisou en arrivant : une famille quoi… Je n’ai jamais eu d’altercation avec les gens en vingt-cinq ans où j’ai hanté le château (rires). Parfois on n’était pas d’accord, mais tout cela était réglé dans les plus brefs délais, et ça ce n’est pas donné à n’importe quel groupe de personnes ! »

 

 

En plus de son cabinet médical, Serge est dévoué à plusieurs causes comme celle du Ballet de l’Opéra de Bordeaux. Bien sûr bénévolement, et par admiration du travail effectué par les danseurs et ce malgré leurs douleurs et leurs exigences. Et toujours par passion. C’est pour ça « qu’il restera un fan des Girondins de Bordeaux, de sa ville, et surtout un fan des joueurs ». Merci Serge.

 

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