Sud Ouest 06/12/98 Micoud le maestro
Johan Micoud est un des footballeurs les plus créatifs de France. Il ne compte pourtant aucune sélection. Portrait d'un artiste qui n'est pas à la mode mais ne joue pas les incompris
Johan Micoud aime Francis Cabrel et Florent Pagny. Ce sont des chanteurs qui lui ressemblent, et pas seulement parce que le foot et le show business se différencient de moins en moins. Chez Cabrel comme chez Micoud, on cultive une certaine discrétion et un certain talent, un style et une manière d'être. Le chanteur est un créateur ? Le footballeur aussi.
Mais Micoud n'oeuvre pas dans un univers clos. Il crée en direct, devant des milliers de spectateurs et des millions de téléspectateurs. Si Francis Cabrel et Florent Pagny devaient trouver l'inspiration dans une salle de concert au milieu de leurs fans, lesquels applaudiraient chaque trouvaille et siffleraient chaque couac, ils auraient souvent des soirs sans.
« Moi, artiste ? Je dirais simplement que j'ai été marqué, quand j'avais dix-quinze ans, par Michel Platini et Alain Giresse, mais de là à les imiter... Je préfère le mot d'artisan, parce que j'aime le travail bien fait. Le foot, c'est parfois l'expression individuelle, mais c'est surtout l'action dans le collectif. La notion de sacrifice pour l'équipe est essentielle. Faire jouer les autres, ce n'est pas se comporter en soliste. »
Chacun aura compris que Johan Micoud a une conception altruiste de son métier. C'est sans doute ce qui, à court terme, nuit le plus à sa carrière internationale. Avant lui, d'autres créateurs comme Jean-Marc Guillou et même Alain Giresse, découvert sur le tard, ont rongé leur frein avant de connaître la consécration. Meilleur passeur du championnat l'an dernier (douze passes décisives, trois pour le moment cette année), le Bordelais est reconnu par ses pairs, mais pas par les médias. Ni, plus grave, par le sélectionneur. « Je n'en fait pas une montagne. Après tout, je n'ai que 25 ans et la maturité vient seulement maintenant. Bon, c'est vrai, je me verrais bien juste derrière Zidane. Mais je n'ai pas de plan de carrière. Sauf celui de progresser un peu chaque jour »
« S'il avait signé une licence au Variété il serait sélectionné dans la semaine qui suit »
Rolland Courbis, qui lui a offert sa chance naguère, a beau être passé dans la maison d'en face, il est l'un des plus farouches partisans du Bordelais. « Johan n'est pas à la mode. Si l'on regarde ce qu'il fait depuis deux ans, il y a de quoi se poser des questions. Il a fait une grave erreur en ne signant pas une licence au Variété club de France. Sinon, il serait sélectionné dans la semaine qui suit. Ou alors, il faut qu'Elie Baup s'y colle.»
Courbis aime la provocation, mais il sait aussi argumenter sérieusement. « Chaque fois que « Jo » touche un ballon, le jeu s'éclaire. Il ne réussit peut-être pas tout ce qu'il entreprend car sinon, il serait le meilleur joueur du monde. Mais il a l'art de débloquer la situation. Quand certains joueurs ont le ballon, on devine ce qu'ils vont faire. Lui, lorsque tout le monde attend une passe oblique côté gauche, il la met à droite. Le créateur, c'est ça, et il n'y en a pas beaucoup comme lui dans notre championnat. »
Quel est donc le secret de la création en football ? « C'est l'anticipation, répond Micoud. Avant même de toucher le ballon, j'essaye de savoir ce que je vais en faire. C'est le dixième de seconde d'avance qui permet d'éviter l'amorti et de tromper le défenseur. Mais pour cela, le geste technique doit être parfait. Sinon, c'est foutu. D'où la nécessité de travailler à l'entrainement sans relâche ».
La technique au service de l'inspiration, évidemment. Pas de trouvailles harmoniques sans gammes, ce qui nous ramène toujours à la musique. Mais encore faut-il tenir la distance. « Mon problème à moi, c'est la constance. En cela, je rejoins un peu Zidane. Quand il était à Bordeaux, il avait les mêmes problèmes. Il a franchi un palier en allant en Italie, où il a beaucoup progressé physiquement. Je considèrerais avoir vraiment avancé quand je serai capable de toucher la balle pendant quatre vingt dix minutes sans connaître de creux, en évoluant toujours au même rythme. »
Le travail, toujours le travail. Il y a beau temps que le foot n'est plus un jeu. Johan Micoud, parce qu'il a conservé en lui cette petite flamme artistique sans laquelle il ne se distinguerait pas du commun, reste attaché au côté ludique de la balle au pied. « Un jour ou l'autre, j'irai sans doute à l'étranger, même si je n'y pense pas encore. Mais je me vois davantage en Angleterre qu'en Espagne ou en Italie. Le calcio est trop défensif, trop cadenassé pour moi. J'ai besoin de grands espaces et le football anglais, avec ses stades pleins et son marquage plus souple, me conviendrait bien ».
Nous n'en sommes pas là. Après avoir mis une bonne année pour s'adapter à la vie bordelaise, Johan Micoud a pris ses marques. « Je n'aime pas trop l'Atlantique. Trop de vagues et trop de bouchons. Mais j'ai appris à apprécier l'arrière-pays : Blaye, Saint Emilion et Saint Germain du Puch, où j'ai des amis restaurateurs ». Johan Micoud guette le match pour quitter sa peau d'homme paisible et de père tranquille.