C-Foot 25/05/99 Jean-Louis Triaud : "Bordeaux a pris un virage !"
L'actuel coprésident
des Girondins peut être fier de son action à la tête du club. En trois ans,
Bordeaux est redevenu l'une des valeurs sures de l'Hexagone. Au moment de passer
la main à M6, Jean-Louis Triaud fait le point sur la situation actuelle du club,
son évolution et ses projets.
Jean-Louis Triaud, vous partagez la
présidence des Girondins de Bordeaux avec Jean-Didier Lange depuis trois ans
maintenant. Quel bilan tirez-vous de cette période ?
Il y a plusieurs bilans
à tirer. Sur le plan sportif, les résultats parlent d'eux-mêmes. Nous avons pris
en main un club qui a atteint la finale de la Coupe de l'UEFA en 1996 et qui va
disputer la Ligue des Champions pour la première fois de son histoire la saison
prochaine. Bordeaux fait aujourd'hui partie des valeurs sures en France. La
santé économique découle de la santé sportive. Pour les investisseurs, ce club
est attractif. Il y a plusieurs clubs dans le championnat français qui cherchent
des repreneurs mais qui n'en trouvent pas forcément. Nous, nous avons réussi à
convaincre M6. C'est la preuve que nos arguments étaient
solides.
Pourquoi avoir choisi M6 plutôt que son rival dans le projet,
ENIC ?
M6 est un diffuseur, donc un groupe de communication qui peut nous
apporter son savoir-faire dans ce domaine. Il souhaitait s'investir dans le
football, en prenant possession d'un seul club. C'est ce qui nous a plu. C'est
une chaîne de télévision qui ne cesse de progresser, à l'image de Bordeaux. Et
c'est également la plus regardée si l'on tient compte d'une audience
particulière, celle des jeunes téléspectateurs.
M6 s'est engagé pour au
moins sept ans. Cela a également pesé au moment de la décision finale ?
Pour
l'instant, on parle de septennat mais il est clair que le groupe M6 a vocation à
diriger ce club pour une durée beaucoup plus longue. Nous n'aurions pas accepté
un repreneur transitoire. Il nous fallait un engagement sur le long terme, afin
de bâtir du solide.
"Conserver et renforcer le groupe"
Le cahier
des charges était très contraignant. Il était important de protéger le club
?
Disons que nous ne voulions pas que le repreneur fasse n'importe quoi.
L'association Girondins de Bordeaux gardera un pouvoir de contrôle sur la
nouvelle société qui sera créée (lire encadré). Nous souhaitons éviter que le
capital joueur soit dilapidé. Ce groupe a été conservé depuis deux saisons. Il
est monté en puissance, il a progressé. L'objectif est de le maintenir et de le
renforcer pour la saison prochaine. Le club ne se lancera pas dans une politique
de ventes et d'achats massifs de joueurs.
Plusieurs joueurs et non des
moindres (Pavon, Wiltord, Micoud) souhaitent renégocier leur contrat. Ne
sont-ils pas devenus plus gourmands depuis qu'ils savent que M6 est aux
commandes ?
La plupart des joueurs veulent rester au club. La perspective de
disputer la Ligue des Champions est un atout de poids pour les convaincre. Je
suis certain que la sagesse prévaudra. Ce groupe a intérêt à rester ensemble
encore quelque temps, pour poursuivre sa progression. L'arrivée de M6 et le
renfort financier qu'elle constitue servira justement à nous montrer plus forts
pour les garder. C'était le premier objectif, lorsque nous étions à la recherche
d'un repreneur : conserver l'effectif. Le deuxième étant, bien sûr de le
renforcer. Désormais, nous avons plus d'argent donc plus de possibilités dans ce
domaine.
Mais l'argent ne fait pas tout, les exemples de l'Inter de Milan
ou du Real de Madrid étant assez éloquents…
C'est vrai, l'argent n'est pas
une garantie de réussite. Mais dans le contexte actuel, il vaut mieux avoir
beaucoup d'argent que pas du tout. Ce n'est pas parce que notre budget va être
augmenté que nous connaîtront forcément une réussite sportive totale. Il y a
toujours une part d'incertitude dans le football. Mais la puissance économique
est tout de même un atout. L'argent peut permettre beaucoup de choses à
condition qu'il soit bien dépensé. Nous allons utiliser les moyens qui sont à
notre disposition pour consolider nos structures et développer encore la
formation. Il est primordial que ce club conserve ce qui a fait sa force
jusqu'ici.
"Le football est à un tournant"
Pensez-vous que
Bordeaux est en train de prendre un virage ?
Tout à fait. C'est d'ailleurs le
football tout entier qui est à un tournant et il est important que les clubs
français ne se laissent pas distancer. Nous sommes obligés de trouver de
nouvelles ressources afin de compenser la fiscalité qui joue en notre défaveur
par rapport aux clubs étrangers. L'apport de M6 va permettre à Bordeaux de se
développer et de réduire le fossé qui nous sépare pour l'instant de nos
concurrents anglais, italiens ou espagnols. Cet écart est loin d'être comblé.
Mais nous pouvons le diminuer quelque peu, en attendant que d'autres mesures
soient prises.
Vous pensez notamment à l'introduction des clubs en bourse
?
Vous savez, la bourse joue déjà un rôle dans le football. Les clubs
français ne sont certes pas cotés directement, à la différence de certains de
leurs homologues anglais. Mais les grands groupes qui les dirigent gagnent de
l'argent grâce à leurs investissements boursiers. Les résultats des clubs qu'ils
possèdent peuvent influencer directement sur la valeur de leurs actions. Il est
surtout important que ces entreprises très puissantes et solides financièrement
investissent dans le football. Le reste arrivera naturellement.
Certains
de vos collègues présidents de club réclame cette réforme avec insistance. Vous
semblez moins véhément qu'eux ?
De toute façon, on finira bien par y arriver.
L'introduction des clubs en bourse est une évolution inéluctable, même si
Marie-George Buffet n'est pas d'accord.
"Un réajustement des droits est
nécessaire"
Autre source de revenus importante, les droits de
retransmission télévisée. Bordeaux fait partie de ce fameux "club Europe" avec
les principaux clubs français. Est-ce une façon de faire pression sur la Ligue
Nationale, en parlant d'une seule voix ?
C'est à la Ligue Nationale de
Football de s'occuper de la négociation et de la gestion des droits télé. Nous
n'avons pas vocation à remettre en cause ce principe. Mais un réajustement sera
nécessaire. Canal +, qui est le partenaire de la Ligue, a gagné beaucoup de
téléspectateurs et d'argent grâce au football français. Aujourd'hui, il paye
plus cher les droits pour retransmettre les matchs étrangers que pour le
championnat de France. Il faudra de toute façon que cette situation change, dans
l'intérêt de tout le monde. Le contrat actuel court jusqu'en 2001. A cette date,
il est clair qu'il y aura une renégociation des droits.
M6, qui ne
programmait pas de football jusqu'ici, aspire à le faire désormais. Le fait
qu'un diffuseur soit également le principal actionnaire d'un club ne pose-t-il
pas de problème éthique ?
Moi je vois que Canal + est aux manettes du PSG
depuis huit ans et qu'il n'y a jamais eu d'irrégularités. Le championnat s'est
toujours déroulé de façon saine et les Parisiens n'ont pas été favorisés. Je ne
vois pas pourquoi il en irait autrement avec Bordeaux. M6 est un grand groupe
qui s'investit dans le football, comme beaucoup d'autres. Le fait qu'il soit
diffuseur ne change rien.
En Angleterre, BskyB, qui possède les droits de
la Premier League, s'est vu interdire la prise de contrôle de Manchester United
par le conseil constitutionnel pour entrave à la concurrence. Vous ne craignez
pas que cette décision fasse jurisprudence au niveau européen ?
Non, je crois
que la situation est différente. Ce qui a surtout joué en défaveur de BskyB,
c'est la personnalité de Ruppert Murdoch. D'ailleurs, je ne suis pas sûr qu'il a
vraiment tout fait pour mettre son projet à exécution. Peut-être cherchait-il
surtout un coup de pub avec cette histoire. Et puis, l'opposition des supporters
de Manchester a joué un rôle non négligeable. Beaucoup de gens étaient opposés à
ce rachat. A Bordeaux au contraire, tout le monde se réjouit de l'arrivée de M6.
Les supporters dans leur ensemble ont bien compris que ce club est en train de franchir un
palier.