Article de FranceFootball, 29 janvier 1999 :
Bez, la mort du shérif
Itinéraire. L'ancien président des Girondins est décédé mardi à l'âge de cinquante-huit ans, des suites d'une crise cardiaque, quelques jours avant le choc Bordeaux-OM qu'il se réjouissait d'aller voir.
Fonceur, passionné et persuadé que la fin justifie tous les moyens, il a payé au prix fort ses erreurs.
Claude Bez, curieusement, on l'a toujours vu plus grand que gros. C'est dire s'il était grand, cet homme sans qui aujourd'hui, le match de ce vendredi à Lescure n'aurait sans doute pas la même saveur. Oui, Claude Bez était grand, imposant et assez solide en tout cas pour décider tôt dans sa vie que rien ne l'impressionnerait, ni que personne lui dicterait sa conduite. Bien avant qu'il ne devienne le président le plus médiatique du football français des années 80, avant l'arrivée de Tapie, il n'était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds dans les rues de Bordeaux ou des environs.
Oui, bien avant d'être célèbre et d'en rajouter, il en imposait déjà, celui qui fut un arrière droit svelte et fracasant, dans les rangs des "Coqs Rouges", club amateur de sa ville. "Techniquement mauvais, c'est vrai mon grand, Mais je laissais rarement passer l'homme, si tu vois ce que je veux dire...", s'amusait-il à souligner en évoquant son passé de footballer du dimanche, gaillard et volontaire, dénué cependant du plus petit avenir dans ce sport.
C'est pourtant le football qui l'a emporté vers les sommets, la gloire et les fastes, puis dans une chute irrémédiable et dramatique. Le foot, que Claude Bez aimait passionnément, comme il aimait beaucoup le maillot marine au scapulaire et ce stade municipal qu'il pouvait facilement rejoindre en marchant la tête haute depuis sa belle maison située dans le quartier de Saint-Augustin, abandonnant au garage la Bentley blanche un brin voyante, immatriculée 11 GB 33.
D'ailleurs, il n'y rien eu de surprenant à voir, en 1974, ce jovial expert-comptable débouler au sein du conseil d'administration des Girondins, en qualité de trésorier, à l'âge de trente-trois ans, sur l'appel du président de l'époque, Jean Roureau, qui guida ses premiers pas dans le milieu professionnel avant de lui céder son fauteuil quatre ans plus tard.
Sa personnalité s'accommodant fort mal de la médiocrité et de l'anonymat, Claude Bez ne pouvait être un président comme les autres, se différenciant de ses prédécesseurs, trop timorés pour tenter de lancer le club sur la voie du succès. Après deux années de présidence assez mouvementées et marquées par des échecs sportifs et financiers il déclarait avec superbe : "Je serai le premier président d'un club français à remporter une Coupe d'Europe !"
Tel était son rêve fou qu'il a vainement poursuivi pendant plus de dix ans et pour lequel il s'est perdu. Avant de rendre les armes, il a lutté comme un damné au point de commettre les pires bêtises, poussé par une ambition dévorante, excessive, de moins en moins regardant sur les moyens, dans l'espoir de rendre son club encore plus beau, encore plus puissant. Et quand on aime, on ne compte pas.
Claude Bez ne goûtait pas ce qui est tiède et fade. Comme les Ricard qu'il prenait à l'apéro avec les amis, cet amateur de plaisirs simples et de sensations fortes buvait la vie à double dose, animé d'une soif inextinguible. A la recherche d'émotions, toujours prêt au combat, il ne répugnait pas à allumer volontairement la mèche. En se marrant, il notait souvent, parlant du football : "De tout façon, si nous éions au Far West, on reglerait tout ça à coups de fusil..."
Très vite, avec la bénédiction de Jean Sadoul, président de la Ligue nationale, il deviendra le "shérif". Rien ou presque se décidera sans son aval, jusqu'à l'éviction d'un selectionneur (Henri Michel) qui lui vaudra, au passage, de récupérer un poste de super-intendant de l'équipe de France spécialement crée pour lui.
A cette époque encore, il régnait en maître. Bon-homme et aimable, il avait le don d'inspirer le respect. Bourru et violent, il suscitait la crainte. Un claquement de doigts, et ses joueurs le suivaient comme un seul homme, sans murmure dans les rangs, tout autant séduits par sa parole, qui valait de l'or, que par son charisme. Il y a quelques années, Didier Sénac lui rendit cet hommage sincère et qui reste d'actualité : "Pas un président n'arrivera à la cheville de Claude Bez !" C'était un vrai chef.
Estimé quand il n'était pas adoré, Claude Bez était honni et detesté par ceux qui jugaient ses façons détestables et qui s'acharnèrent à sa perte. Au demeurant, cela ne lui déplaisait pas. Il n'avait en effet rien d'un mouton et se régalait d'énoncer tout haut les plus insolentes vérités que ses acolytes pensaient tout bas. Grossissant le trait, il choisissait d'aller toujours plus loin dans la provocation, tenant même des propos aux relents douteux. Et plus on l'attaquait, plus il réagissait en frappant méchamment, la où ça fait mal. Impitoyable et féroce, sans se soucier de l'opinion publique, ni des blessures endurées.
"En plus, j'allais gagner la partie..."
C'est toutefois avec ces méthodes, parfois brutales, toujours directes, qu'il réussit à modifier les données économiques, notamment les liens des clubs vis-à-vis des chaînes de télévision, à la satisfaction générale de ses collègues, moins courageux.
Ceux qui le connaissaient savent qu'il n'était pas le personnage d'affreux jojo qu'il jouait, ce rôle vedette de "méchant" qui lui plaisait parce qu'il le distrayait. Simplement, chez cet homme courtois, de bonnes manières en société, lucide et doté de beaucoup d'humour, doux et paisible en famille, avisé et pondéré dans sa profession, il n'y avait pas de place pour la demi-mesure, et c'est peu de dire qu'il avait un caractère entier. "Je suis également rancunier", répétait-il en rigolant sous sa moustache, déjà disposé à vous absoudre pour peu que vous vous rangiez gentiment à ses arguments. Qui étaient souvent justes, comme il l'était lui-même malgré une propension, de plus en plus accentuée au fil des saisons de sa présidence, à croire qu'il était seul à avoir raison.
Parce qu'il ne doutait de rien, parce qu'il était un homme libre, lui qui est resté digne jusqu'à la fin venue trop tôt, droit et fier en dépit des souffrances physiques et morales qu'il a supportées. Pour rien au monde il n'aurait accepté qu'on le plaigne. Le danger, Claude bez l'avait si souvent affronté et vaincu. Combien de fois s'est-il avancé seul face à des supporters en colère, les faisant taire sans se démonter, haussant à peine le ton pour se les mettre dans la poche ? A Bordeaux, ce qui n'était guère un exploit, mais aussi à Marseille, où il se rendait plusieurs fois dans l'année pour visiter des clients, ce qui est plus épatant. "Là-bas, je signais même davantage d'autographes qu'à Bordeaux", souriait-il, les yeux pétillants de bonheur. Probable qu'il ne s'est jamais dégonflé au cours de sa riche existence, sûr qu'il n'a jamais pris les jambes à son cou, même face à la meute, encore moins détalé au plus petit pet, se délectant au contraire à l'idée d'en découdre avec l'adversaire, toujours disposé à saisir la moindre occasion. Un jour qu'il avait un rendez-vous d'une extrême importance, à Boulogne, avec quelques grands pontes de la Régie Renault, ces derniers eurent la mauvaise idée de le faire attendre. Grand amateur de belote, Claude Bez sortit un jeu de cartes de sa mallette et entama une partie avec ses trois collaborateurs. Quand on vint le chercher, il répondit, en levant à peine les yeux vers la secrétaire estomaquée, qu'il n'avait malheureusement pas terminé la manche ! Plus tard, il expliquera : "Tu comprends mon grand, en plus j'allais gagner la partie !".
Ses phrases choc
Ses adversaires autant que ses admirateurs savaient que Claude Bez possédait un art consommé de la phrase qui fait mouche. Parfois drôles, parfois outranciers, pleins de bon sens ou pétris de mauvaise foi, ses propos laissaient rarement indifférent. Florilège.
-1981 : "Avec de l'argent, vous êtes le meilleur président. Sans argent, vous êtes un con."
-1984 : "Ce que je trouve dégueulasse, c'est la réussite du pauvre !"
-Printemps 1985 : "Avec Chapatte, il n'y a pas de mauvaise course de vélo, alors que tout le monde sait qu'elles sont souvent truquées, faisandées, avec des coureurs dopés jusqu'aux yeux..."
-Janvier 1986 : "Charlatan, charognard, ce Tapie n'est sûrement pas un homme d'affaires, mais uniquement un homme de médias. Je vais le démystifier cet homme-là."
-Mai 1986 (à propos de Platini) : "On me proposerait gratuitement ses services, ce serait non !"
-Octobre 1989 : "J'ai commis l'erreur de faire venir Platini à la tête de l'équipe de France. Comme sélectionneur, il a été aussi nul qu'il était bon joueur.(...) J'ai dit partout que je n'étais que l'intendant de l'équipe de France. En fait, j'avais les pleins pouvoirs. Vis-à-vis des journalistes, Jean Fournet-Fayard restait le grand patron. Celui-là, vous lui enlevez la presse, il n'est plus rien. Plus nul que lui tu meurs !"
-Printemps 1990 : "M. Tapie est un cancer pour le football. Cet homme, tout ce qu'il touche, il le pourrit... Avant lui, c'était propre. (...) Pour sauver mon club, je suis prêt à vendre un joueur à un ponte de la drogue. (...) Le sport rend pur. il y a quand même moins de pédérastes dans une équipe de football que dans un cercle d'intellectuels..."
-Août 1990 : "Tant que je serai là, on ne trichera pas dans le football."
-Septembre 1990 : "La nuit, je dors, mes armes au pied du lit. Je suis chasseur et guide de chasse en Afrique. Combattant d'élite, je tire assez vite et bien. Il ne sera pas facile d'éliminer Claude Bez. (...) Tant que je penserai être utile aux Girondins, je serai là. Même si j'allais en prison ! J'ai lu qu'un proxénète dirigeait ses affaires depuis sa cellule. C'est plus facile de s'occuper d'un club que de prostituées."
-Novembre 1990 : "Douze balles et pas un, mais deux coups de grâce, il faudra pour me tuer. (...) Les clubs trouvent toujours des moyens pour transgresser le règlement. Moi, j'en ai mille (...) Je suis un pro de la finance, pas du foot. Ce qui m'intéresse, c'est le pognon."
Interview de Bernard Lacombe concernant le décès de Claude Bez
Lacombe : "Un grand monsieur !"
Hommage. L'entraîneur de Lyon, Bernard Lacombe, qui a passé neuf saisons chez les Girondins sous la présidence de Claude Bez, de 1979 à 1988, dresse un portrait très flatteur de l'ancien dirigeants bordelais.
"Bernard Lacombe, quelle a été votre réaction à l'annonce du décès de votre ancien président ?
B.L : J'ai appris son décès mardi soir, alors que je regardais la télé. Ce fut un choc ! J'ai vécu tant de choses avec cet homme... Il est venu me chercher en avion à Saint-Etienne, en compagnie de Couécou, alors que Monaco, PSG et Nantes s'intéressaient aussi à moi. Je lui ai dit que si je devais quitter Saint-Etienne, ce serait pour rejoindre les Girondins. Quand j'ai effectivement signé à Bordeaux, j'ai entretenu une relation particulière avec cet homme très sensible qui respectait toujours la parole donnée. Sous sa présidence, nous avons été trois fois champions, nous avons gagné deux Coupes de France et nous sommes allés deux fois en demi-finales de Coupe d'Europe. C'est inoubliable. Et j'avais noué aussi de bonnes relations avec Gaston, son père. Je crois qu'il y était sensible.
Après avoir quitté Bordeaux pour rejoindre Lyon en 1988, avez-vous conservé des contacts avec lui ?
B.L : Oui, je l'appelais de temps en temps. Il était toujours aussi passionné par le football. Je lui ai encore parlé la semaine dernière. C'est là que j'ai appris qu'il était très fatigué et très affecté par ses soucis judiciaires.
Au fond, quel type d'homme était-il ?
B.L. : Sa grosse moustache le faisait passer pour un dur, mais il avait un coeur en or. S'il aimait vraiment ses joueurs, il était aussi capable d'être terrible. Mieux valait ne pas être convoqué deux fois de suite dans son bureau... Mais à côté de ça, quand il vous disait OK, c'était vraiment OK. Et quelle générosité ! Je me souviens être allé jouer un match du côté de Mont-de-Marsan, au profit de la famille d'un enfant malade. Bref, c'était un gand monsieur, dont l'image à l'extérieur n'était pas forcément juste.
Connaissait-il bien le foot ?
B.L. : Avec les joueurs, il parlait très peu de football. Chaque soir de match, il frappait à la porte des vestiaires, peu avant le coup d'envoi, pour nous serrer la main. Après la rencontre, il revenait pour nous dire généralement "assez bien !", y compris quand nous avions été très bons, et il nous demandait de rejoindre le salon des sponsors le plus vite possible. Ca s'arrêtait là.
Quelle avait été votre réaction lors de ses incarcérations ?
B.L. : Selon moi, il y avait une part d'injustice, puisqu'il s'était surtout demené pour construire un grand club à Bordeaux. Quand il est allé en prison, j'ai vraiment été peiné. Et je me suis d'ailleurs efforcé de le joindre peu après pour le lui dire.
"C'était l'opposé de Bernard Tapie"
Quels souvenirs garderez-vous plus spécialement de lui ?
B.L : On a tellement vécu de chose ensemble ! Pour moi, le positif l'emporte nettement sur le négatif au moment de dresser son bilan. Je garde forcément un souvenir ému du jubilé qu'il m'a offert à Bordeaux, à la fin de ma carrière. Ce jour-là, Platini a joué sous le maillot des Girondins. Je crois que pour Claude Bez ce fut aussi un grand moment.
Selon vous, ce fut un grand président ?
B.L. : Au début de ma carrière à Lyon, j'ai été dirigé par des gens qui étaient autant des grands-papas que des dirigeants de club. Puis, j'ai connu Roger Rocher à Saint-Etienne, qui avait une approche plus professionnelle. Mais Claude Bez, c'était encore autre chose. En tout cas, c'était l'opposé de Bernard Tapie. Moi, si je n'étais pas revenu à Lyon, je serais d'ailleurs sûrement resté à Bordeaux."